Refuser ou s'adapter
Nous sommes vaincus, répétaient les seconds, nous serons vainqueurs, scandaient les premiers. D'un côté, acceptons ce fait que l'Europe est allemande. De l'autre, faisons d'une France résistante le fer de lance d'une nouvelle Europe libre. « Refuser » , disaient les premiers, « s'adapter » , reprenaient les seconds. « Soyons éternels » , chantaient les premiers, et « trouvons en nous-mêmes le chemin de notre libération » , « soyons modernes » , corrigeaient les seconds, et « imitons les méthodes de ceux qui ont gagné la guerre » .
Si les premiers s'identifièrent à la voix d'un général deux étoiles, chantre de la continuité française, les seconds, au nom de la nécessaire rupture, s'abandonnèrent à celle d'un maréchal glorieux qui s'offrait à eux comme sauveur suprême ! On l'oublie, aujourd'hui, mais si, très vite, des gens de rien, des marginaux et des boiteux, des hurluberlus et des illuminés, des fantassins et des deuxième classe, des écrivassiers et des poètes quasi inconnus qui s'appelaient Jean Prévost, Vercors, Pierre Seghers, Pierre Emmanuel, Jean Cavaillès se rallièrent à l'homme qui osa dire non, l'immense, l'écrasante majorité de l'intelligentsia médiatique de l'époque, y compris Paul Valéry, Paul Claudel, Giono, André Gide (fût-ce de loin), sans parler des Pierre Benoit et Henry Bordeaux, se rangèrent derrière le Maréchal. La droite « réactionnaire » , comme un seul homme, la droite conservatrice dans son immense majorité, le grand patronat, la hiérarchie ecclésiastique, les technocrates modernisto-libéraux, la plupart des journalistes accueillirent avec enthousiasme le régime de Vichy. Mais pas seulement : toute une fraction de la nomenklatura de gauche, écoeurée par l'ignominieuse dégénérescence du régime communiste soviétique (les procès de Moscou) ou par les trahisons en chaîne de la socialo-démocratie, mais, aussi, et plus encore, par opportunisme ou par lâcheté, bascula dans le camp pétainiste.
C'est presque unanimement que les élites et classes dirigeantes craquèrent. Et, parfois, trahirent. Et c'est à la base, au sein de la jeunesse et du peuple, comme le général de Gaulle en fit le constat, autour de quelques minoritaires socialistes ou radicaux (Pierre Mendès France, Daniel Mayer, Gaston Defferre), de nationalistes de droite, de patriotes sans parti, de nationaux- et sociaux-républicains, de centristes, de chrétiens-sociaux (Georges Bidault, Claudius Petit), de libéraux de progrès, bientôt massivement rejoints par des militants communistes, que la résistance républicaine, démocratique et nationale prit corps.
Cette cassure de la droite française en trois tronçons - droite pétainiste, droite gaulliste et droite centriste - a durement marqué l'après-guerre, la droite pétainiste intégrant à son combat nostalgique (contre de Gaulle) la défense du colonialisme en général et de l'Algérie française en particulier, l'attentisme proaméricain et le rejet du « modèle économique et social » hérité du programme de la Résistance et des mesures prises à la Libération.
C'est cette droite néopétainiste qui, dans les années 60, multiplia les tentatives de complots et d'assassinats contre le Général, vota Mitterrand au deuxième tour des élections de 1965, se rallia un temps à Poher contre Pompidou, puis à Giscard contre Chaban-Delmas et, aujourd'hui, enfin décomplexée, fait de Nicolas Sarkozy, à son corps défendant peut-être, son nouvel homme fort face aussi bien à Dominique de Villepin qu'à François Bayrou. Au point même de renouer avec ce qui fut son péché mignon originel : le culte de la personnalité, exacerbé parle narcissisme du chef, l'instrumentalisation des médias et l'abus de propagande.
Or, cette division de la droite en trois factions nous vient de loin : de 1789... Ce fut, au lendemain de la Révolution, la naissance de trois courants : droite légitimiste réactionnaire qui rêvait d'un retour en arrière et d'une remise en cause des acquis ; droite orléaniste, conservatrice mais qui acceptait l'héritage de la Révolution et qui finit par se rallier au modèle républicain ; droite bonapartiste, patriote, à la fois plus sociale et plus autoritaire... En 1940, la droite légitimiste se fondit dans le pétainisme, la droite orléaniste se divisa et se réfugia longtemps dans l'attentisme, la droite bonapartiste, pour l'essentiel, se dissolut dans le gaullisme.
En quoi ce triptyque redevient-il furieusement d'actualité ?
En cela que ce que disent, ce que déclament ensemble les ténors actuels du sarkozysme le plus militant revient à relooker, en le modernisant et en l'actualisant, un logiciel qui a fait ses preuves. Tout y est structuré autour de cinq propositions.
Il faut relever notre pays qui ne cesse de s'enfoncer, de se déliter, de s'effondrer (depuis 1789, depuis 1875, depuis 1936, depuis 1944, depuis 1981).
Le modèle républicain- ou social-français est une aberration devenue obsolète dont il convient de déposer le bilan.
Toute mesure qui tend à démanteler ce modèle et à faire sauter le verrou des « acquis » qui en protège la sclérose, fût-ce pour réactualiser le système économico-social qui avait cours avant guerre, s'appelle une « réforme » .
Ces réformes doivent s'inspirer de celles qu'ont adoptées les grandes puissances dominantes du moment-puisqu'il est prouvé que ça marche.
En conséquence, il ne faut pas craindre de prendre des mesures « impopulaires » destinées à « libérer » les forces productives des règles et règlements qui les brident.
Or, ce schéma que la droite sarkozyste la moins modérée veut promouvoir s'est déjà imposé, on l'a dit, et avec quelle force, il y a soixante-cinq ans, à la suite d'un désastre.
A vous la parole