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17 novembre 2007 6 17 /11 /novembre /2007 14:33

laicite-effel.jpgPar Thierry Duval

Le nouveau traité européen est actuellement dans le débat public.

Il ne se contente pas de décrire une vision économique et une méthode institutionnelle. Il va plus loin. Il expose aussi une vision des relations entre les Etats et les Eglises, une vision de la laïcité, dite « ouverte ».

La laïcité, telle qu’issue des Lumières, pose comme principe l’universalisme et l’égalité absolue de tous les être humains au-delà de leurs différences d’origine et de condition, ainsi que la reconnaissance d'une séparation stricte entre la sphère privée et la sphère publique. Ainsi, la laïcité permet à l’État de proposer un Pacte Républicain qui repose sur ce qui nous unit et non sur ce qui nous divise. Quelles que soient nos cultures ou nos religions, la loi est élaborée par tous et applicable à chacun, puisque cette loi n’est pas l’otage de tel ou tel particularisme qui exclurait certains citoyens de son élaboration ou de son application.. La laïcité, condition de l'émancipation, nous permet de nous penser comme un parmi des égaux dans la sphère publique.

Le nouveau projet de Traité européen est aux antipodes de la laïcité républicaine. Le préambule, en rappelant l’héritage culturel et religieux de l’Europe, place la construction européenne dans une filiation identitaire. L’article 2, portant sur les "valeurs" de l’Union, affirme reconnaître "l’identité" et la "contribution spécifique" des religions. Une ou plusieurs cultures et religions auraient façonné l’identité de l’Union européenne, et cette identité doit "inspirer" l’action de l’Union européenne. De fait, la nouvelle Europe se place aux antipodes du Pacte Républicain laïque qui refuse toute considération sur les origines des êtres humains en les instaurant comme des citoyens libres et souverains face au poids de la tradition, des clergés et des lobbies.

Une contribution spécifique des croyants

Cependant, le projet de Traité va plus loin avec un nouvel article, TFUE, article 15-3 : «Reconnaissant leur identité et leur contribution spécifique, l’Union maintient un dialogue ouvert, transparent et régulier avec ces églises et organisations.» Le nouveau traité reconnaît donc l'existence de communautés avec lesquelles l'Europe dialogue, alors que d'autres groupes de personnes sont exclues de ce dialogue, notamment les athées et les agnostiques. Cette approche communautariste conduit l’Union Européenne à intégrer parmi ses valeurs le "respect des minorités", ou à autoriser des lois créant "des avantages spécifiques" pour certaines minorités. Notons d'ailleurs que ces raisonnements à partir des minorités conduisent à mettre dans un même sac les handicaps, le sexe ou les religions !

Une nouveauté sous forme de retour aux débats de 1905

Depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat (loi de 1905), le ministère de l'Intérieur, c'est-à-dire de la police, est aussi chargé des cultes, compris comme expression publique des religions, susceptible de troubler l'ordre public. Le ministre ne dialogue pas pour reconnaître « la contribution spécifique » mais pour entendre les représentants religieux afin de s’assurer de l’ordre public. Prenons des exemples. Si les catholiques organisent une grande manifestation, l’ordre public est troublé. Le ministre de l’Intérieur cherche alors à encadrer cette manifestation afin qu’elle se déroule dans de bonnes conditions (les hôpitaux de fortune lors des JMJ, les barrières le long des routes, etc…). Si des musulmans ou des juifs sont victimes d’oppression (croix gammées sur les murs des moquées ou synagogue) le ministre de l’Intérieur les entend et cherche des solutions avec les représentants de ces lieux de cultes (ronde plus régulière des policiers devant ces bâtiments, mise en place d’une enquête avec plus de moyens). Si le ministre s’aperçoit d’une montée des intégrismes, il peut prendre des mesures pour remédier à cela.
Le dialogue reste en quelque sorte de l’ordre du technique, de la politique du maintien de l’ordre. L’Etat veille à ce que chacun puisse exercer son culte dans les meilleures conditions sans perturber, outre mesure, la vie de ceux qui ne partagent pas les mêmes opinions religieuses.

Le nouveau traité, en revanche, procède bien d’un autre état d’esprit. Il explique que les religions apportent un plus dans le fonctionnement de l’Etat (dialogue pour contributions spécifiques). Le traité estime même que le contact doit être régulier. Il cherche à favoriser l’entrée en puissance d’une certaine vision du monde : celle des croyants ; une vision cléricale. Un tel processus exclut de fait les agnostiques et les athées de toute reconnaissance et de toute influence équivalente à celle des religions sur la politique européenne.
N’est-ce pas source de danger ? On peut le penser fortement.
Se penser comme des égaux est un fait culturel, ce n’est pas inné, et l’Union européenne telle qu’elle se construit pousse les hommes à penser leurs différences avant leur universalisme.

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Published by le Citoyen Thimèle - dans République & Laïcité
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