Par Laurent DandrieuQuatre ans après la parution du premier album Astérix le Gaulois, en 1961, le premier satellite français jamais lancé, le 26 novembre 1965, ne fut-il pas surnommé Astérix ? Plus tard, en 1979, le premier satellite mis en orbite depuis la fusée Ariane sera baptisé Obélix. Près de cinquante ans après leur invention, alors que l’adaptation au cinéma de l’album Astérix aux jeux Olympiques est l’occasion de mettre en jeu le plus gros budget réuni pour un film français, les deux Gaulois farfelus et le village aux picrocholines querelles intestines dont ils sont issus continuent à nourrir l’imaginaire des Français.
Comment expliquer l’incroyable succès d’Astérix, en France mais aussi dans le monde (325 millions d’albums vendus, en 107 langues) ? Interrogé sur la question, le principal intéressé, René Goscinny, avouait inlassablement son incapacité à y répondre : « Honnêtement, j’ai cherché la réponse. Je ne l’ai pas trouvée. Cela fait rire, ça c’est une évidence. Mais pourquoi ? Pourquoi fait-on tilt ? Pourquoi tout le monde s’est-il mis à répéter : “Ils sont fous, ces Romains” ? Comment la potion magique, inventée pour les besoins d’un gag, et que nous ne pensions pas réutiliser, est-elle entrée dans le langage ? »
De guerre lasse, il se rabattait, par haine de l’exégèse – il racontait lui-même comment il avait mis, avec la courtoisie dont il ne se départait jamais, à la porte de chez lui quelque psychanalyste fou dont on imagine qu’il avait dû bien le faire rigoler avec sa réduction du menhir à un symbole phallique ou son analyse œdipienne des relations entre Astérix et Obélix… –, à une explication qui n’en était pas une : « J’attribue le “phénomène Astérix” au fait que ça fasse rigoler les gens. Pas à autre chose. »
Certes, mais reste alors à expliquer pourquoi Lucky Luke ou Iznogoud, autres désopilantes créations de Goscinny, n’ont pas réussi à occuper, malgré leur évident succès, la même place dans l’imaginaire collectif.
La première réponse tient sans doute au caractère collectif de ces aventures gauloises. « Si des imbéciles écrivent un jour l’histoire de notre village, ils n’appelleront pas ça les aventures d’Abraracourcix le Gaulois ! » reproche amèrement Bonemine à son chef de mari (dans la Zizanie). Mais si Astérix reste en effet tout au long l’étendard de la série, au fil des aventures, le village s’enrichit sans cesse de nouveaux personnages, faisant d’Astérix la seule bande dessinée qui soit à ce point un microcosme.
Ainsi la BD de Goscinny et d’Uderzo est-elle un laboratoire où le caractère français, mais aussi le reste du monde, peuvent reconnaître leurs réactions archétypales face aux situations les plus variées. Il y a la politique bien sûr, internationale (la résistance aux Romains, inépuisable leitmotiv de la série) et nationale (l’autorité toujours à reconquérir d’Assurancetourix sur une tribu prompte à l’irrévérence et aux divisions) ; il y a la difficulté de vivre ensemble, et ce génie de la division, que les Français vivent volontiers comme un de leurs caractères propres, mais dont on sait depuis au moins René Girard que c’est la chose au monde la mieux partagée ; il y a la vie amoureuse et ses divers aléas, du célibat prolongé (Astérix et Obélix, avec pour ce dernier, menhir au cœur de midinette, un fort penchant à fondre pour le premier falbala qui passe) au mariage conflictuel (Bonemine, faisant partie de ces épouses qui ne semblent avoir épousé leur mari que pour le leur faire payer, passe sa vie à reprocher à Abraracourcix de l’avoir enterrée vivante dans le village : « J’en ai assez de me sacrifier pour un gros barbare qui n’a pas la jugeotte d’un marcassin… »), en passant par l’adulation hypnotique (Agecanonix et son affriolante épouse) ; il y a les aléas du commerce de proximité (Ordralfabetix et ses “poissons à pédigree” à la fraîcheur douteuse, certes, mais qui viennent de Lutèce au lieu d’être bêtement pêchés dans la mer toute proche) ; il y a le conflit entre l’art et les philistins (tout le monde croyait qu’Assurancetourix chantait faux jusqu’à ce que Goudurix, le minet lutécien, découvre qu’en réalité le barde était d’avant-garde, ce qui revient probablement au même)… Bref, tous les aspects de la vie personnelle et collective trouvent un reflet, un jour ou l’autre, dans Astérix.
Né sous la république gaulllienne, le village des Gaulois renvoie naturellement à l’un des fondamentaux de la politique du Général, qui est aussi un mythe universel : la lutte de David contre Goliath. On sait que pour de Gaulle, la France, puissance devenue objectivement moyenne, devait continuer à tenir son rang à la première place du concert des nations, et ceci avec l’aide d’une potion magique d’un genre particulier, qui, si le secret ne s’en transmettait pas « de bouche de druide à oreille de druide », était tout de même, à l’époque, bien gardé : l’atome.
En inventant, de manière tout à fait fictive, une improbable et irréductible résistance gauloise à la pax romana imposée par César en 51 avant Jésus-Christ, Goscinny et Uderzo renvoyaient, peut-être inconsciemment, à ce romantisme national du petit qui résiste aux grands, à ce côté Cyrano de Bergerac qui sommeille en chacun de nous. Et les lecteurs étrangers eux-mêmes pouvaient trouver dans la résistance des « irréductibles Gaulois » un écho de cette France gaullienne qui se voulait le porte-parole international des petits, des obscurs, des sans-grade. Un pays puissant, mais pas suffisamment pour menacer l’indépendance d’autrui, et toujours prêt à appuyer de sa puissance quelque noble cause étrangère (« Vive le Québec libre ! »), comme nos héros le feront successivement chez les Égyptiens, les Bretons ou les Ibères (quoique ceux-ci, on le sait, deviennent plus rudes chaque été).
Ce qui n’empêche un patriotisme chevillé au corps, qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de nos Gaulois : car durant leurs périples, que ce soit en Hispanie ou chez les Bretons, qui ont eux aussi leur village d’irréductibles, en Helvétie, où des précurseurs de Guillaume Tell mènent la vie dure aux Romains entre deux fondues, ou en Corse, patrie charnelle qu’Ocatarinetabellatchixtchix est capable de reconnaître à l’odeur, Astérix et Obélix ne rencontrent que des variantes d’un patriotisme exacerbé, qui apparaît ainsi comme la règle naturelle de l’espèce humaine.
Contrairement à ce que veut croire Nicolas Rouvière dans un petit essai, Astérix ou la Parodie des identités (Flammarion, coll. “Champs”) qui plaque absurdement les clichés du politiquement correct actuel sur la BD de Goscinny et Uderzo, la première caractéristique du monde d’Astérix n’est pas “la découverte de l’autre”, mais l’amour passionné de la patrie. Si l’incompréhension d’Obélix vis-à-vis des usages qui lui sont étrangers est moquée, les clichés nationaux (les Bretons parlent à l’envers, les Helvètes sont obsédés de ponctualité et de propreté, les Goths sujets au militarisme…) n’en renvoient pas moins à des vérités profondes qui sont l’âme des peuples.
Faut-il rappeler que la série entière est ordonnée autour du thème de la résistance à l’envahisseur et du droit des peuples à être maîtres chez eux ? Si Goscinny moque les excès de ce patriotisme parfois prompt à dégénérer en chauvinisme, voire en xénophobie, comme chez Agecanonix, en qui l’âge a pétrifié les défauts habituels de nos Gaulois (« Je n’ai rien contre les étrangers, quelques-uns de mes meilleurs amis sont des étrangers ! Mais ces étrangers-là ne sont pas de chez nous ! » s’exclame-t-il dans le Cadeau de César), il n’en fait pas moins figure de valeur indiscutable partagée par tous, les plus sages y compris. Prototype de l’humaniste bienveillant, véritable Pic de la Mirandole avant l’heure, maîtrisant mille savoirs et bénéficiant d’un large réseau de correspondants érudits dans la totalité du monde alors connu, l’affable Panoramix lui-même n’hésitera d’ailleurs pas, l’intérêt supérieur de la Gaule étant en jeu, à créer de toutes pièces une guerre civile entre Goths, diversion pour le moins belliqueuse et cruelle destinée à assurer à sa patrie quelques siècles de tranquillité.
Ce décalage par rapport au politiquement correct en vigueur (du moins du vivant de Goscinny, car les scénarios ultérieurs signés du seul Uderzo ont hélas montré une perméabilité beaucoup plus grande à l’esprit du temps) peut d’ailleurs être une des clés de la longévité du succès de la série. Esprit frondeur, Astérix l’est d’abord vis-à-vis de la mode du changement pour le changement, du progressisme véhiculé par le conquérant romain, de l’uniformisation des modes de vie sous l’effet de la pax romana.
Élaborée alors que la France connaissait une modernisation à marche forcée, la série exprime une nostalgie de la vie calme et tranquille, loin de la ville, qui semble à Panoramix l’apogée insurpassable de la civilisation. Si l’on avait écouté nos Gaulois, nous vivrions encore dans des huttes au milieu des forêts et, à en croire Goscinny et Uderzo, nous ne nous en porterions pas plus mal.
Si Idéfix, le premier écologiste, ne peut voir arracher un arbre sans éclater en sanglots, c’est tout le village qui considère l’urbanisation comme la perte d’un paradis, et la ville comme un lieu de corruption, une Babylone anonyme où l’on cède plus volontiers aux mirages de l’uniformisation des modes de vie. Pour autant, il ne s’agit pas d’arrêter l’inéluctable cours des choses, pas plus qu’il se s’agit de renvoyer les Romains dans leurs pénates : juste de leur faire comprendre que l’on sou-haite continuer à faire les choses à sa façon, juste de ralentir assez la course du monde pour que celui-ci ne de-vienne pas trop inhumain, que la roue du progrès ne broie pas trop de choses précieuses dans son éternelle rotation. « Panoramix, notre druide, lui de-mande Astérix à la fin du Domaine des Dieux, crois-tu vraiment que nous pourrons toujours arrêter le cours des choses comme nous venons de le faire ? » « Bien sûr que non, Astérix, réplique le druide. Mais nous avons encore le temps… »
Ni de droite ni de gauche (partisans d’un ordre traditionnel, vivant dans une société hiérarchisée – « Je suis le chef, j’ai le droit de traiter tout le monde d’imbécile ! », s’écrie Abraracourcix –, ignorant la parité, patriotes, désireux de n’accepter d’apport étranger que limité et librement consenti, ils pourraient être de droite ; hostiles à la mondialisation, à l’économie libérale de marché qui tente vainement de s’implanter chez eux dans Obélix et compagnie, vivant sous une monarchie élective tempérée par l’anarchie, ils seraient plutôt de gauche), nos amis gaulois tendent, à tous ceux qui veulent le contempler, le miroir drolatique et nostalgique d’une communauté humaine certes brouillonne et querelleuse, mais enracinée et chaleureuse, où le bien commun, la solidarité, le cou-rage, le dévouement ne sont pas des vains mots.
Une fiction consolante à l’heure du chacun-pour-soi triomphant, du nomadisme généralisé, de l’urbanisme déshumanisant. Une utopie rigolarde qui nous rappelle
que le monde a toujours besoin d’une voix discor-dante, que la sagesse revêt parfois les apparences de la folie, et qu’un village de barbares braillards et délirants peut être plus utile à
l’ordre du monde qu’une légion romaine conquérante et disciplinée.


A vous la parole