Culture et mémoire républicaine

 

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19 février 2008 2 19 /02 /février /2008 19:24

CPS.HHO97.150208133842.photo00.photo.default-377x512.jpgPar Frédéric Beck

Mercredi 13 février, lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) [1], Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il avait demandé au ministre de l’Education nationale de confier à tous les enfants de CM2 « la mémoire d’un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah ». Après cette annonce retentissante, les réactions n’ont pas traîné. Comme toujours diverses au Parti socialiste — François Hollande a approuvé, Jean-Luc Mélenchon a vivement critiqué —, elles ont été clairement hostiles dans les milieux enseignants. Se voulant rassurant, le ministre de l’Education nationale Xavier Darcos a reconnu que l’idée était « un peu normative sans doute » mais précisé qu’il s’agissait simplement de « créer une relation identitaire entre un enfant d’aujourd’hui et un enfant du même âge, qui, lui, a été enlevé puis gazé ». Les élèves de CM2 feront « une petite enquête sur la famille, le milieu, les circonstances dans lesquelles l’enfant a disparu », etc., a-t-il encore indiqué. « Cette relation personnelle, affective pourra ensuite permettre de construire un travail pédagogique. » En d’autres termes, la démarche relèverait de l’astuce pédagogique pour « sensibiliser » les enfants d’aujourd’hui au sort des plus jeunes victimes de l’horreur nazie. Sauf que, tant du point de vue pédagogique, justement, que du point de vue politique, les effets les plus pervers se cachent derrière cette drôle d’intention.

Dominique Vidal, dans un récent article du Monde diplomatique [2], reprenait cette phrase de Jean Baudrillard [3] rappelant que « la commémoration s’oppose à la mémoire : elle se fait en temps réel et, du coup, l’événement devient de moins en moins réel et historique, de plus en plus irréel et mythique... » Ici, l’idée de confier la mémoire d’un enfant victime de la folie nazie à un enfant de nos écoles d’aujourd’hui sans se soucier de ces objections, c’est livrer les âmes innocentes des disparus à l’incompréhension, aux fantasmes, à la ré-interprétation et donc à l’irrespect — involontaire — d’autres âmes innocentes. Pire encore que de livrer l’histoire aux aléas de la mémoire, c’est livrer l’histoire et la mémoire aux caprices de l’émotion. De ce seul point de vue, l’idée de Nicolas Sarkozy est critiquable car elle se situe justement dans le registre de la commémoration et non dans celui de la mémoire, mais elle est plus discutable encore au regard de la population choisie.

En effet, les spécialistes ne tergiversent pas : les élèves de CM2 sont beaucoup trop jeunes pour endosser en pleine conscience le poids du destin tragique d’un enfant disparu soixante ans plus tôt dans la nuit d’un camp de concentration ou l’arbitraire d’une exécution. Trop jeunes d’abord parce qu’ils se trouvent là confrontés personnellement et intimement à une histoire dont ils ne connaissent rien des tenants et des aboutissants. Trop jeunes aussi parce qu’ils sont, à cet âge-là, à une étape de leur développement psychologique où la frontière entre le réel et l’imaginaire n’est pas totalement dessinée. Sans aller jusqu’à nécessairement craindre le traumatisme d’enfants à qui l’on suspendrait — aux dires de certains — « des fantômes et des cadavres », comment, avant de jeter ce pavé dans la cour d’école, ne pas s’interroger sur la manière dont peut être reçu un si lourd héritage. « Inimaginable, insoutenable, dramatique », selon Simone Veil [4]. Comment aussi décréter pareille démarche sans prendre l’avis du corps enseignant ?

Geste républicain ou gage communautaire ?

Simone Veil, ancienne déportée, esprit libre qui avait en outre soutenu la candidature de Nicolas Sarkozy contre sa famille politique d’adoption, craint autre chose : qu’une telle démarche pourrait retentir sur les antagonismes communautaires et religieux. S’agit-il en effet d’un geste républicain ou d’un gage communautaire ? Le choix du Président de la République d’annoncer cette mesure lors de la soirée annuelle du Crif [5] laisse comme un trouble. Comment interpréter l’événement dans ce contexte global ? Peut-être moins comme un geste posé pour inscrire la République, à travers ses enfants, dans une dynamique de mémoire et de tolérance, que comme un nouveau gage symbolique accordé aux institutions juives. C’est en tout cas ainsi que beaucoup risquent de prendre la chose.

L’enchaînement est dès lors prévisible : alors que, manifestement, personne — au Crif ou ailleurs — n’avait réclamé cette initiative, d’autres ne tarderont pas à profiter de cette surprenante innovation pour réclamer un traitement similaire au profit d’autres populations : les défenseurs et légataires auto-proclamés des esclaves, déportés, génocidés et discriminés vont trouver là une nouvelle occasion de reprendre la course victimaire et à dénoncer, pour les plus mal intentionnés, une certaine « exception juive » qui vaudrait aux victimes de la Shoah plus d’égards qu’aux autres damnés de l’histoire.

Comme l’écrivaient en décembre 2005 les signataires du manifeste « Liberté pour l’histoire » [6] : « L’histoire n’est pas l’esclave de l’actualité. L’historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n’introduit pas dans les événements d’autrefois la sensibilité d’aujourd’hui. L’histoire n’est pas la mémoire. L’historien, dans une démarche scientifique, recueille les souvenirs des hommes, les compare entre eux, les confronte aux documents, aux objets, aux traces, et établit les faits. L’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit pas. L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un Etat libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’Etat, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. »

L’Etat, pourtant, persiste à manipuler l’histoire et s’expose ainsi au risque de l’effet boomerang : à légitimer un traitement émotionnel de l’histoire sur un cas précis, il facilite en effet la tâche des lobbyistes de la mémoire et désarme les tenants de la vérité historique.

Les victimes sont politiquement plus correctes que les héros

Dernier point d’interrogation : où est donc passé le Nicolas Sarkozy qui entendait en finir avec l’obsession de la repentance ? Celui-là n’aurait-il pas préféré associer aux enfants le souvenir de héros plutôt celui de victimes ? L’« Armée des ombres » a son lot d’anonymes qui mériteraient de revivre dans la mémoire d’enfants et, avec eux, leur combat pour la liberté.

Sauf que ceux-là dérangent peut-être : que suggèrent les résistants sinon un engagement contre l’intolérance et l’injustice qui prend sa source dans la désobéissance, passe par la lutte et finit parfois en sacrifice ? Mauvaise référence à une époque où, en guise de résistance, on glose plus souvent en chambre sur les droits de l’homme, on se frappe la poitrine a posteriori devant le drame du Darfour, du Rwanda et de tant de scandales contemporains. Dans ce contexte inconfortable, la figure de la victime est moins exigeante, moins dérangeante, moins subversive, plus facile à concilier avec les ventes d’armes et de centrales nucléaires, plus compatible en somme avec le nouvel ordre mondial... avec une certaine forme de « fin de l’histoire ».


__________________

[1] La soirée a été retransmise en direct pendant près de trois heures sur la Chaîne parlementaire, Public Sénat et Guysen News.

[2] Source : Dominique Vidal, « M. Nicolas Sarkozy, la mémoire et l’histoire », Le Monde diplomatique, 15 février 2008..

[3] Libération, 17 février 2005.

[4] Citation complète : « C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste. On ne peut pas infliger cela à des petits de dix ans ! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs, beaucoup d’enseignants parlent — très bien — de ces sujets à l’école. » Propos de Simone Veil reproduit sur Lexpress.fr.

[5] Voir à ce sujet une récente tribune de Julien Landfried sur le site Rue89.com.

[6] Libération, 13 décembre 2005.

 

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Combat Républicain
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commentaires

mcbob 20/02/2008 15:07

Frédéric Beck et la Revue Republicaine avaient soutenu Sarkozy au second tour, ca doit pas etre facile pour lui de dormir la nuit depuis quelques mois!