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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 22:32
Par Jérémy Mercier

Le conflit polysémique propre au terme « libéral » tend à masquer un projet cohérent d’autonomie centrée sur le seul individu au détriment de l’intérêt général. Le libéralisme, considéré comme l’ensemble des doctrines qui tendent à garantir les libertés individuelles dans la société est en cela susceptible d’ambigüité, selon les critères que l’on attache à ces libertés. A ce titre, de la liberté d'expression à la liberté économique, fiscale ou religieuse, être libéral, de nos jours, ne revient-il pas à accepter, malgré la pertinence des Lumières, une définition de l’homme plus proche de l’utilité que de la liberté, de l’individu que du citoyen ?

L’unité du programme libéral : l’individu

Si le terme « libéral » fonde une doctrine arrivée en France au siècle des Lumières, c’est à la Glorious Revolution anglaise de 1688, précédant d’un an la signature par le prince d’Orange du Bill of rights, qu’il doit son principe politique. S’agissant alors de la naissance du libéralisme, comme méthode de rupture avec la monarchie absolue, un déplacement de souveraineté s’opère et marque un renversement radical puisque l’Etat a charge désormais de protéger la liberté individuelle. Dès la glorieuse révolution anglaise, la défense de celle-ci prend donc le contre-pied de l’absolutisme monarchique par l’instauration juridique de la liberté d’expression et d’élection, de la presse et du parlement. Mais l’essentiel, comme le théorise John Locke, dans son Second Traité, revient à garantir la propriété privée de la personne, c’est-à-dire des biens et du corps de celle-ci. A ce titre, le libéralisme est politique puisqu’il dresse une théorie du gouvernement, de l’Etat et de la société civile. Néanmoins, l’Etat doit n’être pour lui que le garant de l’autonomie individuelle en protégeant la propriété de chacun. Ainsi, la loi est un instrument référé à l’intérêt particulier, bien qu’elle satisfasse cependant les exigences d’un libéralisme philosophique, caractéristique de la pensée des Lumières, en termes de tolérance, de respect d’autrui ou, bien sûr, de paix civile.

S’il est clair, par conséquent, que le programme libéral conçoit la politique sur une définition a priori de l’être humain comme un être libre avant d’être citoyen, et propriétaire avant d’être social, il va de soi que son projet s’attache à préserver les droits individuels et la coexistence pacifique pour assurer l’expansion de ses derniers. A ce titre, il n’est pas étonnant que Thomas Jefferson, lecteur d’Harrington et de Locke, ait exigé de l’Etat la garantie que tous les individus jouissent de leurs droits à la vie, à la sûreté, à la liberté, au bien-être et à la poursuite du bonheur (lire le Préambule de la Déclaration d’Indépendance de 1776). En ce cas, l’Etat s’en tient à un rôle minimal, préservant ainsi toutes les possibilités qu’un individu peut acquérir pour maximiser son bonheur, dans la paix civile, et l’accroissement de ses libertés par sa propriété. De fait, le libéralisme politique, appuyé par le libéralisme philosophique, déroule la possibilité juridique d’un libéralisme économique non entravé par les institutions, en ce qu’il garantit, dans le cadre de la paix civile et la protection des personnes (droits de l’homme), le progrès matériel par le biais du libre-échange et du commerce.

Ainsi, en tant qu’il constitue un emboîtement de sphères à sphères garantissant nécessairement l’extinction de toute référence à l’intérêt général comme aux valeurs sociales, le programme libéral diffère du républicanisme français en ce qu’il ne se fixe pas la recherche du bien commun (droits du citoyen), mais d’abord et avant tout la satisfaction de la liberté individuelle, ou dynamique objective de l’égoïsme, selon Jean-Claude Michéa (Impasse Adam Smith, p. 64). Sa référence est la société et non le peuple.

La liberté avant le libéralisme : les droits de l’homme
et du citoyen

A ce titre, un exemple récent est donné par M. Delanoë, dans son livre d’entretiens De l’audace !. Il utilise ainsi la référence des« Etats-Unis d’Amérique, le pays le plus libéral qui soit »(p.113) pour justifier par les droits de l’homme et la liberté individuelle la mondialisation, la discrimination positive(p.187) et l’adhésion à l’Europe « libérale » (p.44) contre le non français du 29 mai 2005. Pour lui, le libéralisme est à la fois la dignité du peuple tibétain (p.261), John Locke et Montesquieu, les valeurs humanistes et la mondialisation (p.286). De fait se déclare-t-il « libéral et socialiste », oubliant d’abord qu’il peut exister une liberté avant le libéralisme et ensuite un socialisme indépendant du programme libéral.
Jean Jaurès par exemple, expliquait, face aux attaques des libéraux, que la vraie liberté n’est pas dans le libéralisme de la propriété privée mais dans le socialisme de la propriété collective, donc sociale qui intensifie ensuite la liberté individuelle (lire Jean Jaurès, « Socialisme et liberté », in Revue de Paris, 1er décembre 1898).

De fait, la tradition républicaine rejoint cette pensée de Jaurès puisqu’elle défend les droits de l’homme et du citoyen. Elle refuse, en cela, de reconnaître la précession et l’hégémonie de l’individu sur le collectif, la Nation, la loi puisque, pour elle, vivre libre ne peut se faire sans la participation première au pacte social. Ainsi, alors que le libéralisme, dans son programme d’ensemble issu de la glorieuse révolution anglaise, limite l’intervention de l’Etat à la non-domination individuelle (d’où le couple libéral-libertaire favorable aux privatisations), le républicanisme, issu quant à lui de la Rome républicaine, juge la liberté à l’intensité de la citoyenneté, de l’espace public. L’individu vient ensuite, mais le citoyen est premier. Comme le note Claude Nicolet : aux yeux des Romains, restaurer la liberté c’est restaurer la respublica. (Le métier de citoyen dans la Rome républicaine, « Libertas », p.434). En ce sens, bénéficier de la liberté d’expression, accroître sa propriété privée et faire du commerce n’est pas, dans la théorie républicaine, vivre libre mais être esclave si l’Etat dans lequel résident les citoyens n’incite pas à la liberté de penser, ne véhicule plus de lien social, de circulation entre le peuple et ses élus et soumet tout un chacun à la juridiction et au contrôle de quelques puissants auxquels tous sont subordonnés. La liberté, en cela, précède le libéralisme : l’individu n’est jamais libre a priori ou une bonne fois pour toutes. Au contraire, il ne le devient que par la participation aux lois de sa Cité.

Le phénomène libéral n’est donc pas, surtout aujourd’hui, synonyme de liberté. Certes, il influença dans la tradition républicaine les constituants français et permit, en cela, un décloisonnement de la société encore inconcevable sous l’Ancien Régime, par une expansion de l’individu alors confisquée. Néanmoins, l’expérience révolutionnaire fut aussi et surtout une expérience citoyenne ne limitant pas le rôle de l’Etat à l’intérêt particulier ou à la « main invisible »: elle forma un peuple et non une société, des citoyens et non des individus, la liberté et non l’utilité.

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Combat Républicain
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