Culture et mémoire républicaine

 

Recherche

A propos du site

9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 20:41
Par François Devoucoux du Buysson

S’il est un domaine dans lequel on ne saurait contester la compétence de la Halde, c’est bien celui de la communication. A peine sortie, l’étude qu’elle a commandée sur le contenu des manuels scolaires a été évoquée en boucle dans la plupart des médias : presse écrite, radio, journaux télévisés… Difficile d’y échapper.

Devant la pauvreté et le manque de recul de nombreux commentaires journalistiques, le mieux est souvent d’aller à la source de l’information. Il s’agit en l’occurrence d’une étude de 207 pages intitulée "Place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires" et réalisée par un groupe de chercheurs de l’université de Metz pour la modique somme de 38.000 euros comme on l’apprend sur leur site internet.

La lecture de cette étude est édifiante.

Des présupposés méthodologiques contestables

Si la première partie du rapport revient sur les fondements juridiques de la lutte contre les discriminations qui a abouti à la création de la Halde, elle n’éclaire guère le lecteur sur la confusion introduite par la superposition du principe d’égalité hérité de la Révolution française depuis la déclaration des droits de l’homme de 1789 et du principe de non-discrimination dérivé des normes européennes. Une confusion qui provient notamment de la conception étroitement identitaire des discriminations concernées (sexe, origine, sexualité) qui fait l’impasse sur les notions de classe et de fortune dont on sait pourtant combien elles pèsent sur les situations d’inégalité dans la société, et particulièrement dans le système scolaire.

D’ailleurs, le « comité de pilotage » de l’étude commandée par la Halde a limité son champ d’investigation à quelques thèmes à la mode (stéréotypes fondés sur le genre, l’origine, le handicap, l’orientation sexuelle et l’âge) sans que ces présupposés soient justifiés de façon sérieuse. On ne saura pas non plus pourquoi la question des stéréotypes de genre n’est posée que pour les femmes tandis que celle de l’âge se limite aux seniors.

En ce qui concerne les personnes consultées dans le cadre de la réalisation de cette étude, on apprend à la lecture du document que des responsables d’association ont été rangés dans la catégorie des experts de certaines discriminations et qu’ils ont pu inspirer plusieurs des recommandations formulées par les chercheurs. En revanche, la question de la légitimité de ces instances souvent fondées sur une inspiration identitaire, voire communautariste, n’est même pas posée, ce qui en dit long sur les propres stéréotypes des auteurs de l’étude à l’égard de la société française.

Une vision idéologique

A la page 132 de l’étude, les auteurs prennent le lecteur à témoin d’un véritable scandale : un manuel d’ECJS a osé illustrer l’idée de la solidarité avec le continent africain avec « une photo en plan rapproché de la main d’un enfant noir dans la paume de celle d’un adulte blanc ». On lit ainsi que « cette image a été jugée choquante à plusieurs reprises, notamment dans le cadre du “focus group” avec les professionnels de l’intégration car elle renforce le stéréotype du Noir non seulement pauvre, mais aussi malade et contribue à entretenir le stéréotype du rapport inégalitaire entre Noirs et Blancs en faisant appel à un registre émotionnellement inutile ». Quelle horreur, en effet !

S’appuyant sur un commentaire selon lequel « dans les manuels de géographie, les chapitres sur l'Afrique et le Maghreb montrent trop souvent la pauvreté avec des photos d’enfants de rue, ou de paysans traditionnels, mais on ne parle pas assez du dynamisme de ces pays, de la modernité que l'on trouve » (on se demande bien pourquoi…), l’étude s’insurge contre l’association entre l’Afrique et la pauvreté qui est pourtant une donnée objective fondée sur des faits et des chiffres.

De même, page 130, on lit une vive critique du choix d’un manuel d’histoire-géographie de mettre en balance une photo de la mosquée d’Omar à Jérusalem et la cathédrale de Chartres au motif que « le choix d’illustrer l’islam à partir d’une mosquée située hors du territoire national contribue à renforcer, dans le contexte du document, le stéréotype selon lequel l’islam est une religion étrangère à la France ». Et si ces illustrations manifestaient simplement le fait incontestable que l’art islamique a connu son apogée au Proche-Orient tandis que le christianisme rayonnait en Europe ? Si la Halde suit son étude à la lettre, Clovis et Charles Martel ne devraient pas tarder à être expulsés des manuels d’histoire…

Des commentaires risibles

Rions un peu…

Page 85, l’étude s’étonne de la façon la plus sérieuse qu’ « aucun des 359 exercices de mathématiques (analysés) ne mentionne l’homosexualité ou le handicap ». C’est en effet surprenant et sans doute scandaleux ! On pourrait tout à fait imaginer des problèmes de calcul ainsi libellés :« deux homosexuels font leur marché ; sachant que le kilo de tomate coûte trois euros, combien devront-ils donner de pièces de 1 euro au fils handicapé de la marchande des quatre saisons pour acheter deux kilos ?».

La bête immonde de la discrimination « hétérosexiste » se cache aussi insidieusement dans les manuels de SVT qui n’envisagent les comportements sexuels des animaux que sous un angle hétérosexuel :
« Les relations homosexuelles ne sont guère plus évoquées dans le cadre de la sexualité des animaux comme l’attestent les extraits issus de différents manuels : “le rat est attiré par la rate en chaleur” (SVT section Terminale S, édition Bordas) ; “les grillons mâles attirent leurs femelles par leur chant” “les mammifères femelles en période ovulatoire recherchent et acceptent les mâles” (SVT 4e éditions Nathan, 2007). Ces ouvrages font bien référence aux comportements sexuels des animaux, mais l’attirance pour le sexe opposé est l’unique conduite envisagée. »

Voilà qui est fâcheux, mais pas tant que l’odieuse discrimination selon laquelle « les seniors sont peu représentés dans les manuels de mathématiques » (page 177). Pire, « un livre de 6ème voulant illustrer le conte Hansel et Gretel montre un senior dans le rôle de la sorcière » ! Heureusement, il arrive que des seniors soient présentés sous un jour flatteur, comme le souligne l’étude à la page 178 : « Ensuite nous observons les activités syndicales, politiques : des seniors s’adressant à la foule, revendiquant une situation. Il s’agit d’ailleurs en général de personnes historiques célèbres, comme Jean Jaurès, où le senior détient la bonne parole, celle qui va révolutionner la situation. Ici, le senior, après avoir fait l’expérience de problèmes générés par diverses situations, propose des solutions (histoire 4ème Hatier par exemple). » Heureusement que Jean Jaurès est là pour représenter les seniors…

Mais cela ne doit pas faire oublier que de misérables poètes du XVIème siècle contribuent à stigmatiser les seniors : « Nous n’avons pas eu la possibilité, faute de temps, d’étudier les textes des manuels. En effet, certains textes pourraient contenir des stéréotypes. Par exemple, en français, le poème de Ronsard ''Mignonne allons voir si la rose...'' est étudié par tous les élèves. Toutefois, ce texte véhicule une image somme toute très négative des seniors. Il serait intéressant de pouvoir mesurer combien de textes proposés aux élèves présentent ce type de stéréotypes, et chercher d’autres textes présentant une image plus positive des seniors pour contrebalancer ces stéréotypes. ». Un poème sur la fuite du temps, c’est en effet attentatoire à la dignité des seniors…

Des recommandations qui font froid dans le dos

Il faut espérer que les observations plus délirantes les unes que les autres qui fourmillent dans cette étude suffiront à lui ôter toute crédibilité et que ses recommandations rejoindront vite le cimetière des rapports inutiles et des analyses sans suite.

On échappera ainsi à la recommandation « d’employer simultanément de façon systématique les deux genres pour évoquer une situation, tout particulièrement lorsqu’il s’agit des métiers ou des activités sportives, des positions sociales ou politiques (dont on a vu qu’elles constituent les domaines les plus sexués) ; à titre d’exemple : le/la gynécologue, le/la préfet-te, le/la professeur-e d’EPS, l’auteur-e, le/la psychologue, le/la cycliste, etc. qui avaient cours de manière très ordinaire au Moyen Âge (miresses, botanistes, prudesfemmes, bouchères, maréchales-ferrantes, etc.) ». Poussera-t-on l’audace jusqu’à réhabiliter l’usage du terme damoiseau ?

Pour remédier à qu’elle appelle des ouvrages « idéologiquement marqués », l’étude propose de donner un rôle aux associations dans l’évaluation des programmes (p. 39). Il s’agit d’ « envisager la constitution d’une instance collective chargée d’assurer un suivi des contenus des manuels relativement à la lutte contre les discriminations serait une piste à explorer ; cet organe reflèterait les différentes institutions concernées par la question et assurerait un contrôle du contenu des manuels relativement aux principes d’égalité et de non-discrimination ». Faut-il s’en étonner quand on lit un peu plus loin, page 67, que les chercheurs mandatés par la Halde ont mené des « entretiens avec des spécialistes des différents critères en vue d’établir des listes de préconisations » et interviewé « des membres d’organismes spécialisés dans la prévention et l’aide aux personnes victimes de stéréotypes et de discriminations afin de recueillir leur opinion quant à la représentation des groupes discriminés dans les ouvrages ainsi qu’à propos de la manière dont ils souhaiteraient voir apparaître ces personnes ».

L’étude commandée par la Halde se clôt sur une préconisation qui fait froid dans le dos:
« Il paraît donc nécessaire de créer une instance chargée de l’observation des manuels scolaires. Composée de divers spécialistes - et à ce titre les personnels de la Halde pourraient éventuellement y trouver leur place – le “comité de vigilance” serait un compromis acceptable entre le respect de la liberté d’édition et le besoin d’évaluation ». Pas besoin d’être grand clerc pour deviner que ce « compromis acceptable » ne tardera pas à faire primer le « besoin d’évaluation » sur la « liberté d’édition ». Pour ceux qui auraient la naïveté d’en douter, la dernière phrase du rapport lève toute ambigüité : « Le “comité de vigilance” pourrait également être saisi par la société civile et serait chargé d’étudier des cas litigieux en terme de non respect de la diversité ».


Partager cet article

Repost 0
Published by le Citoyen Thimèle - dans Combat Républicain
commenter cet article

commentaires