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11 septembre 2006 1 11 /09 /septembre /2006 00:51

Entretien avec Emmanuel Todd


Votre fameuse note de 1994 sur la « fracture sociale » avait inspiré Jacques Chirac pendant sa campagne pour l’élection présidentielle de 1995. Serait-elle toujours pertinente ?

Emmanuel Todd. — Un événement nouveau s’est produit depuis cette note où je décrivais comment la gauche s’était détachée du peuple. A l’époque, les classes supérieures contrôlaient encore les classes moyennes. Ces dernières croyaient volontiers à la pensée libérale, européenne. Mais le référendum sur la Constitution prouve qu’après les classes populaires elles sont entrées à leur tour en dissidence politique. C’est un fait crucial. L’idée dérivée du marxisme selon laquelle l’Histoire est faite par le prolétariat est fausse. La Révolution française, la révolution russe et même le nazisme se sont joués dans les classes moyennes.

Est-ce à dire que la période est prérévolutionnaire ?

E. T. — Je n’ai pas en tête l’image de la Révolution. Je songe plutôt à ce moment de l’histoire de Rome où le peuple, la plèbe, a fait sécession et s’est retiré dans un quartier de la ville pour contester le pouvoir des patriciens. Les classes moyennes, ça pèse très lourd. Déjà, Aristote estimait qu’un système politique doit s’appuyer sur des classes moyennes prospères et stables.

Pourquoi n’éprouvent-elles plus le même respect pour l’élite ?

E. T. — Le discours de l’adaptation à la globalisation économique et financière n’est plus perçu comme moderne et raisonnable. Les partis politiques qui ont été désavoués au dernier référendum sont qualifiés de raisonnables dans les journaux, mais la population les trouve déraisonnables. Ces partis ont en commun l’incapacité de réguler la mondialisation. Les classes moyennes veulent une Europe capable de protéger, et qui ne soit pas le cheval de Troie de la globalisation.

Avons-nous le choix de nous opposer au marché ?

E. T. — Au marché sans régulation, évidemment. Mais les gens d’en haut acceptent le libre-échange, car les inégalités ne sont pas graves quand on est du bon côté. Ces puissants sont confrontés à une population qui refuse leurs projets ou leur absence de projets. Si bien que les classes dirigeantes tentent d’empêcher que le désir de la population s’exprime à travers le vote. Elles tentent de neutraliser le suffrage universel.

Comment ?

E. T. — Les gens ont le sentiment que ce qui les intéresse, ce qu’ils souhaitent, est interdit de débat public. Le corps électoral est obligé de ruser avec une classe dirigeante qui n’en fait qu’à sa tête. Comme les électeurs voient que les politiques refusent d’agir, à chaque élection ils éconduisent le vainqueur précédent.

L’alternance n’est-elle pas une vertu démocratique ?

E. T. — Au dernier référendum, j’ai voté « oui », mais le « non » a gagné, et les gens du « non » doivent être entendus. A la prochaine présidentielle, l’un des deux grands partis va-t-il représenter les gens du « non » ? Je n’en suis pas certain. Alors existe la menace d’un triomphe du Front national. Au stade actuel, je pronostique un second tour entre le Parti socialiste et le Front national.

Ces perspectives sont-elles la conséquence de l’échec des politiques ?

E. T. — Ce serait l’ultime illusion de croire que c’est la faute des hommes politiques. Ces derniers ne peuvent agir qu’en relation avec une idéologie dominante. Ce système de croyances, qui dit que seules les privatisations, le marché et le libre-échange sont concevables, ne convainc plus. Les notes des inspecteurs des finances invoquent la théorie des avantages comparatifs de Ricardo comme si c’était un canon de l’Eglise. On ne le croit que dans un microcosme.

Pourquoi la résistance à la mondialisation semble-t-elle une exception française ?

E. T. — La France ne fait pas exception. Simplement, si elle est faible du point de vue de la créativité en science économique par rapport aux pays anglo-saxons, elle produit et parfois exporte de la sociologie et de la révolte politique. Même les enfants d’immigrés y sont politisés comme nulle part ailleurs. Il y a chez nous une valeur égalitaire qu’il n’y a pas en Grande-Bretagne, liée à l’héritage des structures familiales. Outre-Manche, la primogéniture et le testament étaient en vigueur. L’Angleterre est le pays des différences acceptées. A l’inverse, dès le XVIe siècle, la famille paysanne du Bassin parisien était fondée sur une valeur d’égalité féroce, comme c’était le cas à Rome sous le Bas-Empire. Si l’on comprend que nos schémas mentaux viennent de Rome, vous imaginez bien que ce n’est pas en quelques années que l’on va changer les moeurs françaises.

Du point de vue des immigrés, l’égalité n’est-elle pas seulement formelle ?

E. T. — Le rapport d’égalité permet de comprendre pourquoi le pourcentage des mariages mixtes est si élevé en France par rapport aux autres pays. Nous avons l’idée que les hommes sont les mêmes partout. La variable égalitaire permet de dire que, si les populations immigrées ne sont pas trop différentes en termes de moeurs, l’intégration sera plus facile qu’ailleurs. Sinon, il y a un potentiel de rejet très fort. C’est parce que la famille immigrée se désintègre plus vite en France qu’en Grande-Bretagne que les problèmes de délinquance y sont aussi importants.

C’est la raison du vote d’extrême droite ?

E. T. — A partir du milieu des années 80, les classes supérieures refusaient de constater que les milieux populaires avaient un problème avec les immigrés, avec le statut de la femme maghrébine. A l’époque, le discours des élites était optimiste, multiculturaliste, méprisant envers les classes inférieures. Aujourd’hui, les gens sont moins intéressés par l’immigration que par le chômage et les problèmes économiques, mais la droite ranime la thématique de l’immigration. Alors que ce n’est plus ce que les classes populaires ont prioritairement à l’esprit, les classes supérieures cherchent désormais des boucs émissaires. J’ai d’ailleurs le sentiment qu’est en train de s’opérer un renversement du même ordre pour la thématique sécuritaire.
Il y a une dizaine d’années, les classes privilégiées ne voulaient pas parler du problème de la sécurité dans les quartiers. Maintenant, alors que la société française voudrait entendre parler de modification des règles du jeu économique, elle n’a plus droit qu’à un discours sécuritaire, dont on constate pourtant à chaque élection qu’il ne paie pas électoralement.
L’impopularité actuelle de la droite est le résultat d’un programme sécuritaire. Mais il faut dire que, dans une société de plus en plus inégalitaire, les privilégiés vont vouloir jouir en toute sécurité de leurs richesses. La sécurité est peut-être en train de devenir l’obsession des gens d’en haut.

Ce sont les élites ou les autres classes sociales qui se sont refermées ?

E. T. — Si vous avez 1 % des gens qui font des études supérieures, et qu’ils sont disséminés sur le territoire, ils ne peuvent pas vivre en vase clos. S’ils constituent 20 % de la population, cela devient possible. Le système politico-médiatique et sondagier est un morceau de système social qui ne tient plus guère compte de la société.

Les études servent pourtant à effectuer des mesures à grande échelle.

E. T. — Les sondages d’opinion nous entretiennent dans une vision irréelle. Certains sont utiles, mais ils ne sont jamais validés lors des élections. Ils reflètent l’opinion journalistique commune. L’atteinte de l’opinion des milieux populaires est difficile en dehors des périodes électorales. Le combat titanesque à venir entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy n’existe que dans la tête des journalistes.

Comment sonder le tréfonds du pays ?

E. T. — Pour mieux percevoir le corps électoral, je recommanderais aux commentateurs de comprendre qu’en matière politique les électeurs français sont moins intéressés mais beaucoup plus compétents qu’on ne le croit.

Quel type de président les Français voudront-ils élire en 2007 ?

E. T. — Chirac a sérieusement ébranlé l’image du père de la nation. Il faut dire que les systèmes familiaux contemporains n’encouragent pas les images paternelles fortes. De toute façon, cette problématique est très « people ». Les commentateurs sont passionnés par la représentation des gens sur le plan symbolique. Mais les gens se moquent de quel genre serait le personnage qui occuperait l’Elysée, pourvu qu’il ait un programme. La politique ne consiste pas à s’intéresser au style et à la vie affective des détenteurs du pouvoir.

La morale publique est-elle un point important ?

E. T. — Cela ne passionne pas les gens. Nous ne passons pas notre vie dans un monde de corruption. La contestation du CPE a augmenté quand on a annoncé l’augmentation des profits des entreprises du CAC 40 et du nombre de milliardaires dans le monde. Qu’il n’y ait plus de limites aux privilèges, voilà la question cruciale.

L’affaire Clearstream a pourtant fait couler beaucoup d’encre.

E. T. — Les deux grands partis politiques n’intéressent plus personne. Ils parlent tout seuls. Donc apparaissent des phénomènes d’hystérisation de choses insignifiantes.

Mais avec cette affaire les journaux ont accru leurs ventes !

E. T. — 20 % d’augmentation de tirage pour un quotidien français, c’est insignifiant à l’échelle de la société française. Cela prouve tout juste l’isolement d’une classe par rapport aux autres. Le dossier a fait apparaître un début de dimension psychiatrique. Comme la situation sociale est immaîtrisable, les élites fuient la réalité.
Les passions politiques des classes supérieures vont se loger dans des préoccupations sans rapport avec l’intérêt de la population, comme aujourd’hui la réintroduction des ours dans les Pyrénées. L’historien de l’année 2030 trouvera que c’était parfaitement secondaire. Non, j’exagère : l’un d’entre eux écrira une superbe thèse d’inspiration structuraliste sur la réintroduction des animaux prédateurs comme métaphore de la réapparition du capitalisme prédateur, quelque chose entre Barthes et Lénine.

Le Point

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Vie politique
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commentaires

remi 11/09/2006 17:31

Pourtant ces deux partis sont toujours ceux aux manettes du pouvoir... Misère de démocratie!!!