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1 octobre 2006 7 01 /10 /octobre /2006 22:03

Les sondages occupent une place de plus en plus envahissante dans la campagne interne au Parti socialiste pour la désignation du candidat à la présidentielle. Dans la plupart des médias, ils remplacent toute analyse de fond sur les orientations portées par les candidats. Cette place des sondages est d’autant plus démesurée que la majeure partie des personnes interrogées actuellement, soit refusent de répondre (environ 30 % des personnes contactées), soit acceptent les questions mais n’ont pas d’avis (environ 30 % de ceux qui ont accepté de répondre). A 7 mois de l’élection présidentielle, les sondages construisent donc une réalité politique artificielle plus qu’ils ne reflètent l’opinion profonde des citoyens sur les échéances à venir. D’ailleurs, à 7 mois des élections présidentielles précédentes (2002, 1995, et même 1981), les résultats des sondages donnaient tous des résultats complètement erronés par rapport à ceux qui sortirent des urnes. Il est donc urgent pour chaque militant engagé dans la campagne interne pour la désignation du candidat à la présidentielle de lutter contre la culture de l’audimat qui est en train de s’emparer du PS.

Omniprésents dans la vie politique, les sondages légitiment les actes et les paroles politiques. Transformés en véritables porte-parole de l’opinion les journalistes interpellent les hommes politiques en leur assénant ce qu’ils considèrent comme des vérités inébranlables. Toute conclusion tirée d’un sondage tend en effet à devenir doublement irréfutable comme image de l’opinion du peuple et comme produit validé par la science. Les journalistes et politologues sont censés dire, mieux que les représentants du peuple eux-mêmes, ce que veux et pense le peuple. Cruel paradoxe. Ainsi, en a-t-il été lors des sondages précédant le 29 mai 2005 : le travail d’explication de l’opinion a été accaparé par les journalistes qui expliquaient le non par la peur du plombier polonais. A travers les sondages, la presse dispose ainsi d’un outil redoutable pour conforter l’idéologie dominante, et ancrer la domination d’une opinion compatible avec l’ordre des choses. Un outil que tout militant de gauche se doit de mieux connaître pour en déjouer les pièges alors que se prépare 2007.


L’ère du « marketing d’opinion »


Il faut avoir à l’esprit que le sondage est la simple importation de l’étude de marché dans le domaine politique. Ainsi, dès le début du 20ème siècle, un sociologue, Paul Lazarsfeld énonçait qu’il n’existait « aucune différence de méthode entre l’étude du vote socialiste et l’étude de l’achat de savon ». Cette dimension marketing des sondages est particulièrement flagrante dans ce qu’on appelle les sondages omnibus, qui intercalent des questions de consommation et des questions d’opinion. Après avoir avoué que vous n’achetiez pas telle marque de biscotte, on vous demandera de choisir votre candidat à l’élection présidentielle ou de vous prononcer sur la dette publique de la France ; déroutant… Les sondages transforment ainsi le citoyen en un consommateur d’idées, de slogans et d’images politiques. La politique tend à être perçue à travers les schèmes de l’économie : les hommes politiques deviennent des produits.


Des outils de domination


Les sondages sont devenus le principal instrument de connaissance du monde social. Jamais on n’a dépensé autant d’argent pour savoir ce que souhaite le peuple et jamais on ne l’a aussi mal su. Les utilisateurs de cet instrument statistique ne le remettent jamais en cause, pas même lorsque leurs prédictions échouent lamentablement comme le 21 avril 2002.
Les sondages présupposent un accord improbable des sondés sur les questions qui méritent d’être posées. En d’autres termes, les sondages font comme si tout le monde se posait les questions que se posent les élites médiatiques, économiques et politiques qui écrivent les questionnaires. En réalité, les sondages en disent souvent bien plus long sur ceux qui posent les questions que sur ceux qui y répondent ! La plupart des personnes interrogées ne se sont jamais posées la question qui leur est soumise. Ou finissent par se la poser à force d’en entendre parler dans les médias. C’est ainsi à coup de sondages bien calibrés, que la gravité de la crise des retraites, des contraintes pesant sur les entreprises ou même du déclin du pays finit par s’imposer dans la tête des gens (cf. ci-contre l’exemple d’un sondage sur les retraites). Ainsi, le sondage impose les problématiques de la classe dominante : c’est ce que Pierre Bourdieu appelle la puissance d’injonction du sondage. Le sondage devient un outil de domination qui force les citoyens à se prononcer sur des questions qui peuvent leur sembler absurdes, incohérentes ou même incompréhensibles. On prétend mesurer l’opinion publique, en fait on la crée.
Les sondages supposent aussi que chacun comprenne la question de la même manière. Or il existe souvent un décalage entre le sens précis que les enquêteurs donnent à la question et sa compréhension par les sondés. En 1986, IPSOS demandait par exemple si les revendications des agriculteurs en colère étaient justifiées ? 66% des personnes interrogées répondaient positivement. 3 mois plus tard, l’institut BVA posait cette question : les agriculteurs se plaignent ils trop ? 61% de l’échantillon répondait positivement. On comprend ainsi comment les médias peuvent arriver à expliquer de plus en plus souvent à coup de sondages que l’opinion ne soutient pas tel ou tel mouvement social, en focalisant les questions sur les perturbations induites plutôt que sur la légitimité des revendications.


Une scientificité discutable


De nombreux biais faussent aussi souvent les résultats, comme ce que les sociologues appellent l’« effet prestige » : par exemple, peu d’électeurs du FN avouent leur choix politique face à l’enquêteur. A l’inverse, les intentions de vote pour les grands partis ou candidats reconnus comme politiquement corrects par les médias sont souvent surestimées car il est bien vu de voter pour ces partis. Face à cela, les instituts de sondages effectuent des redressements et pondérations aussi artificiels qu’opaques.
Reste surtout que 40% en moyenne des personnes interrogées refusent de répondre, ce qui est toujours passé sous silence. Les sondeurs essaient donc de limiter le taux de non-réponses et pour que tous puissent répondre quelque chose, même ceux qui n’ont pas d’opinion, les questionnaires ne comportent le plus souvent que des questions fermées (les réponses sont pré formatées), et une réponse médiane, dans laquelle les indécis pourront se réfugier artificiellement.
On comprend donc pourquoi il faut absolument se méfier des sondages et ne pas voir naïvement en eux, comme récemment Bertrand Delanoë, des « instruments de travail pour aujourd’hui. » L’opinion publique construite par les sondages doit être contestée au nom même de l’idéal républicain et de la volonté générale souverainement exprimée par des citoyens libres de tous conditionnements.



Le capitalisme des sondages


Ceux qui croient que les Instituts de sondage sont des organismes à vocation scientifique en quête de neutralité se trompent lourdement. Le marché des sondages est en effet hautement intégré au nouvel du capitalisme, et a même directement accompagné le mouvement de financiarisation de l’économie des années 1980 et 1990, où l’on voit exploser les chiffres d’affaires des instituts. Dans l’ère de la différenciation commerciale à outrance et de la marchandisation les sondages et autres études de marchés sont rois. Avec comme règle d’or que le résultat satisfasse autant que possible le client.


Les sondages politiques ne représentent qu’une part infime du chiffre d’affaires des instituts et ne les intéressent surtout que comme vitrine et outil d’influence et de pouvoir au service de leurs intérêts économiques. A l’exception de l’IPSOS et du CSA, qui sont encore majoritairement la propriété de leurs fondateurs, les grands instituts français appartiennent tous à des groupes financiers et industriels. Ainsi le groupe TNS SOFRES, numéro deux mondial du secteur est détenu en partie par FIMALAC (Financière Marc Ladreit de Lacharrière), BVA par le financier George Pébereau (le frère de Michel, PDG de la BNP), et l’IFOP appartient à 52 % à Laurence Parisot, présidente du MEDEF et 2ème constructeur mondial de portes de placards. Une interaction problématique apparaît donc entre les instituts et les médias que possèdent aussi souvent ces groupes financiers, susceptibles d’orienter les questions posées, le traitement des résultats et leur diffusion autour de leurs intérêts.


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C’est le nombre de sociétés de sondages, d’études marketing et de mesures d’audience acquises à travers le monde par TNS Sofres depuis sa création à la fin des années 1980. Présent dans 70 pays, le leader français du sondage et numéro deux mondial effectue plus des trois quarts de son chiffre d’affaires (plus de 1,2 milliards d’euros) à l’étranger. Un chiffre d’affaire qui a doublé entre 2000 et 2005.


Les sondages pris la main dans le sac


Fausse addition et grosse manipulation


Voila l’information fracassante que l’AFP, ensuite reprise par de nombreux journaux et radios, a cru trouver dans un sondage IFOP paru fin janvier dans Elle : « 59% des Français pourraient voter pour Ségolène Royal à l'élection présidentielle ». Problème : ce chiffre de 59 % n’apparaît absolument pas dans les résultats du sondage, qui se contente de dire que 16 % des personnes interrogées « voteraient certainement pour elle » et que 43 % d’entre elles « voteraient peut-être pour elle ». Or en probabilité, l’adition d’un « certainement » et d’un « peut-être » n’a rigoureusement aucun sens. Il est même certain que si le choix « pourrait voter pour Ségolène Royal » avait été proposé aux mêmes enquêtés, le résultat n’aurait pas été de 59 %. L’AFP et les médias qui ont repris son annonce choc ont ainsi carrément inventé un résultat en prétendant simplement relayer les résultats d’un sondage.


Comment expliquer aux gens qu’on ne peut pas faire autrement


Voici une question posée dans un sondage IPSOS pour France 2 et le Figaro, dont les résultats ont été annoncés lors de l’émission spéciale lors de laquelle François FILLON a annoncé le plan gouvernemtal pour les retraites : « Parmi les mesures suivantes destinées à remédier au problème du financement des retraites, laquelle vous semble la moins acceptable : L’allongement de la durée de cotisations nécessaires ? La diminution du montant des retraites ? Une augmentation des cotisations ? » L’exemple typique du sondage qui arrive à faire dire aux gens des choses qu’ils ne penseraient pas s’ils n’étaient pas interrogés de cette manière. La même question aurait en effet pu être posée ainsi, avec des résultats au sens très différent :
« Parmi les mesures suivantes destinées à améliorer le financement des retraites, laquelle vous semble la moins acceptable : la fin des exonérations et réductions de charges patronales ? La taxation des revenus financiers des entreprises à hauteur des prélèvements vieillesse acquittés par les salariés ? Le basculement sur la valeur ajoutée de l’assiette de calcul des cotisations sociale ?


Conclusions hâtives et catégoriques


Non seulement les chiffres avancés par les sondages sont artificiels, mais en plus leur analyse est parfois truquée. Comme sur cette une publiée par Le Parisien en novembre 2005, en pleine violences urbaines qui titre : « 73% des Français favorables au couvre-feu - 83% pour l’apprentissage à 14 ans - 86% scandalisés par les violences ou mécontents » - et conclut : « Massivement, les Français disent oui à la fermeté ».
Mais ce n’est pas au « couvre-feu » que 73% des sondés avaient en fait acquiescé, mais à « l’autorisation donnée aux préfets de recourir au couvre-feu ». Quant à l’apprentissage à 14 ans, la question évoquait « la possibilité d’offrir l’accès à l’apprentissage dès 14 ans pour les jeunes en difficultés » ce qui est très différent de la conclusion favorable au gouvernement qui en est tirée.



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Published by le Citoyen Thimèle - dans Vie politique
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