Culture et mémoire républicaine

 

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11 novembre 2006 6 11 /11 /novembre /2006 00:40


Chers amis,


80 ans se sont écoulés. Les Européens ont heureusement dépassé le temps où ils s’entretuaient. L’hécatombe n’en fut pas moins atroce. Demain, nous serons devant l’Arc-de-Triomphe, honorant un jeune inconnu tombé pour la France et, en songeant à lui, nous penserons sans esprit de revanche, aux victimes de la barbarie, à toutes les victimes de la barbarie. La mémoire a des droits sur nous.


Georges Clemenceau était dans tous les sens du terme un radical. Radical dès son entrée en politique, radical dans son intransigeance républicaine, radical dans sa capacité à faire la guerre. Fidèle précisément à ses racines, il resta sa vie durant fidèle à l’esprit républicain. Le culte du travail était un héritage familial. Le père fut arrêté, placé en résidence forcée par le second empire. Le fils emprisonné pour délit d'opinion. Pour le médecin athée et positiviste qu’il était, la République constituait le seul régime capable de faire advenir le progrès et la justice. Pour le jeune député, talentueux et redouté, devant qui pas moins de 7 gouvernements en 8 ans mordirent la poussière, impossible de transiger sur ces valeurs.


Écarté de la Chambre des députés après le scandale de Panama, il se lance en 1897 dans le juste combat pour Dreyfus. Plus tard, "premier flic de France", képis contre soutanes, il met une ardeur célèbre à commencer de séparer l'Église et l'État. En 1906, il crée le Ministère du Travail qu’il confie à Viviani. Il faut souvent aux grands hommes de grandes épreuves : en 1917, Clemenceau prend le pouvoir à un âge, 76 ans, où d’autres pratiquent l’art d’être grand père. Président du conseil, obsédé par la " débâcle ", par la désorganisation de son pays qu’il ne veut pas voir une deuxième fois vaincu, il est son propre Ministre de la guerre. "Le père la Victoire" assume la responsabilité du politique dans sa totalité.


Sous l’œil de soldats admiratifs qui pourraient être ses petits-fils, vieil homme moustachu, enveloppé dans un long manteau, il arpente la boue des tranchées appuyé sur sa canne. Les livres d’Histoire se sont emparés de cette image du " Tigre ", parce qu’elle dit, mieux que tout, le destin confondu d’un homme et d’une nation. Comme il l'avait promis aux Français, Clemenceau fait la guerre et il y gagne la paix. Convaincu que l’homme mérite mieux que d’avoir à tuer pour n’être pas tué lui-même, c’est en " soldat de l’humanité ", qu’il donne à notre pays la force et le courage de se dégager du piège de la violence à visage inhumain.


Mais la souffrance avait été trop longue. Les réparations seront un poison. " L’Allemagne payera ". Clemenceau n’attendra pas. En 1920, lui le grand voyageur féru des Amériques, le lecteur éclairé sachant grec et latin, l’ami des écrivains et des peintres, de Manet, qui fit son portrait, à Monet, qui, le jour de l'armistice, lui offre Les Nymphéas, il quitte la vie politique, il se retire de l’existence pour mourir là où il est né. Clemenceau ou la longue trajectoire de feu.


Que de leçons à travers le temps ! Par le verbe ou par l’écrit, ce Vendéen bleu, patriote, anticlérical, sut toujours trouver une tribune pour dire ses colères, combattre le mensonge, se révolter contre la censure. Clemenceau c’est l'art oratoire à l’état pur à une époque où l’on savait que dire n’est pas lire. C’est un parlementaire dans l’âme au temps où les gouvernements se faisaient et se défaisaient réellement à la Chambre : les bancs de l’hémicycle en tremblent encore. Je cite la phrase de Churchill, alors Ministre de Lloyd George, assistant à l’investiture de Clemenceau en novembre 1917 : " Tout autour de lui était une Assemblée qui eût tout fait pour éviter de l’avoir là, mais qui, l’ayant mis là, sentait qu’elle devait obéir ". Clemenceau, c'est l'école laïque, meilleure voie pour démocratiser les progrès et le savoir. C'est l'idéal de justice contre l'autorité de la chose mal jugée. C'est la croyance en l'avenir de l'humanité et en l'efficacité de l'action publique. C’est, dans un moment crucial de la vie nationale, la capacité de ne pas se tromper et la responsabilité pleinement assumée du politique face au destin d'un peuple et d’un pays qui croient en lui.


Refusant l’oppression et l’arbitraire, sachant reconnaître ses erreurs, Clemenceau a toujours servi avec passion la liberté. La sienne sans doute. Mais surtout, celle des Français. C’est tout cela que nous honorons aujourd’hui à la veille du 11 Novembre.


 

Allocution de Laurent Fabius, Président de l’Assemblée nationale,
pour l'inauguration de l'exposition "Clemenceau et la Paix", le 10 novembre 1998

 

Assemblée Nationale


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Published by le Citoyen Thimèle - dans CULTURE & MEMOIRE REPUBLICAINE
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