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21 novembre 2006 2 21 /11 /novembre /2006 23:00
Théoricien de la « fracture sociale », ancien commissaire au Plan démis de ses fonctions au début de 1998 suite à la publication d’un rapport concluant que près de 7 millions de personnes en France sont directement concernées par le chômage et l’exclusion, Henri Guaino publie L’Étrange renoncement (1), un ouvrage sur la crise de l’Etat et des « élites dirigeantes ». Parfois contestables, toujours discutables — au sens premier du terme — les analyses qu’il contient ont d’abord la vertu du témoignage sur une expérience vécue, celle d’un certain combat contre les thèses libérales qui ont peu à peu prévalu au céur même de l’appareil de l’Etat. Dans le même temps, Henri Guaino tente une approche de ce que pourrait être « l’autre politique » et une autre façon de faire de la politique, qui, elle aussi, pose la question de savoir si, oui ou non, l’avenir de la République comme communauté politique n’est envisageable que dans la mesure où elle bouleverse sans cesse, et en profondeur, les logiques de son développement et les institutions qui la régissent. Un dialogue dont l’entretien accordé par Henri Guaino à L’Humanité ne donne qu’un trop bref aperçu. A suivre...


Vous vous livrez à une charge violente contre la « pensée unique ». Comment la définissez-vous et quels en sont, selon vous, les principaux modes d’existence et les principaux ressorts ?

Henri Guaino. — La pensée unique est ce compromis passé entre les rentiers, certains héritiers de Mai-68 et les technocrates, qui débouche sur la haine de l’Etat, l’apologie du « chacun pour soi » et l’argent-roi. En d’autres termes, un mélange de conservation réactionnaire, de libéralisme et de « libertarisme », qui pourrait se formuler ainsi : la loi de la jungle, plus la morale du possédant, plus l’élitisme... Le programme est clair : l’être humain est considéré comme un moyen, le travail comme une variable d’ajustement, l’exclusion comme un mode de régulation, la France comme une entreprise qui vivrait au dessus de ses moyens. Sous-entendu : il y aurait trop de redistribution, trop de protection sociale, trop de services publics... Quant au triomphe de la pensée unique, on peut le voir dans la prise de pouvoir d’une élite qui cherche à sortir du « carcan » de la solidarité nationale, du modèle républicain et de la souveraineté populaire...

Précisément, vous faites sans cesse référence au « modèle » ou au « pacte républicain ». Quelle signification ces mots ont-ils pour vous, qui écrivez : « Ma France est celle de Charles Péguy et de Charles de Gaulle » ?

H. G. — J’ai fait référence à Péguy parce que, pour lui, la France a quelque chose de charnel, et aussi parce qu’au moment de l’affaire Dreyfus, il a dit que l’honneur de ce pays se confondait avec le dreyfusisme. J’ai fait référence à de Gaulle parce que, pour lui, « la démocratie se confond exactement avec la souveraineté nationale », et aussi à cause de la Sécurité sociale, de la décolonisation, de la participation, du sens de l’Etat. Pour moi, le modèle républicain s’identifie à l’égalité, à la reconnaissance du mérite, à la laïcité, à la souveraineté du peuple, à la loi comme expression de la volonté générale. On est en République, pas seulement quand existe le suffrage universel, mais quand la solidarité nationale est assez forte pour que personne ne soit obligé de demander la charité à qui que ce soit, et aussi quand l’autorité de l’Etat est assez forte pour que personne ne se sente obligé de se défendre par lui-même. La clé de voûte de tout l’édifice, c’est le service public et l’égalité devant le service public ; la condition, c’est le plein-emploi et le progrès social...

Au nom du combat contre « l’équité », vous critiquez tout ce qui est « discrimination positive », en mettant par exemple sur le même plan les « zones franches » et les « zones d’éducation prioritaires ». Ce rapprochement est étonnant, d’autant que vous parlez de l’égalité républicaine, comme « égalité dans les conditions d’exercice de la citoyenneté » ?

H. G. — La citoyenneté à plusieurs vitesses, c’est exactement le contraire de la République. La discrimination, quelle qu’elle soit, est la porte ouverte à l’inégalité et au communautarisme. Au demeurant, l’expérience — par exemple celle des zones d’éducation prioritaires — montre, me semble-t-il, que la discrimination positive débouche toujours sur de la discrimination négative. La ZEP n’est pas « un retour vers l’égalité », mais plutôt un marquage social, d’autant que les moyens n’ont jamais été au rendez-vous. Il faut sortir à tout prix du zonage, des statuts dérogatoires et de « la politique des quartiers » qui organisent l’apartheid social. Et il faut mettre tous les moyens possibles, là où cela est nécessaire, pour rétablir l’égalité de chaque citoyen devant l’éducation, la culture, l’emploi, la sécurité...

Cela reste discutable. De même, vous affirmez que la politique ne serait plus que « sectarisme partisan, cynisme et langue de bois » et qu’elle aurait disparu, confisquée par les élites. Outre le caractère abusif d’une telle généralisation, on se demande où peut se situer aujourd’hui votre espoir...

H. G. — Je persiste et je signe. Tous ceux — individus, partis, syndicats — qui dénoncent la pensée unique et cette prétendue « culture de gouvernement » pour laquelle il n’y aurait qu’une seule politique possible, sont rejetés à la périphérie du système et ont beaucoup de mal à se faire entendre et à peser dans le débat. Entre la pensée officielle et les démagogies, l’espace est devenu étroit. Il y a quelque chose de bloqué, ou plutôt de confisqué, dans la politique française. Je crois que seule la prise de conscience de l’opinion peut faire bouger les choses. Où se situe mon espoir ? Dans le peuple qui ne veut pas aller où veut l’entraîner la pensée unique...


 

Jean-Paul Monferran, L'Humanité


(1) Editions Albin Michel. 242 pages. 98 francs.

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Economie & Social
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