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23 janvier 2007 2 23 /01 /janvier /2007 13:40
Par Philippe Bilger

Formuler une telle question est infiniment vulgaire. Comme si une personne, une intelligence, une âme, un souffle unique pouvaient être privatisés, avaient le droit d’être confisqués. On ne songerait pas à aborder ce débat apparemment facile à trancher si François Hollande, récemment, n’avait reproché à Nicolas Sarkozy d’avoir cité à plusieurs reprises dans un discours le nom de Jaurès, dont la gauche aurait oublié les leçons. Il est hors de question de discuter de l’antagonisme politique. Plus passionnante me semble être l’analyse, bien au-delà de leur champ immédiat, de cette attitude et de ce déni.

Dans le domaine privé où la culture de chacun se forme par couches et sédiments successifs par l’apport de mille lectures souvent et heureusement contradictoires, personne n’irait mettre en cause la curiosité multiforme et donc non partisane qui emplit un esprit, aussi bien de Gramsci que de Drieu la Rochelle, de Céline que de Sartre, de Faulkner que de Marcel Proust. Pour demeurer dans un registre purement politique, on peut lire Tocqueville, Taine, Hobbes ou Gobineau avec la même passion, au moins dans la découverte, que Marx, Bakounine ou d’autres théoriciens de la révolution, moins spectaculaires. Un tel éclectisme serait même favorisé, tant dans son principe il rejoint une conception générale de la connaissance et de la formation de la pensée, qui la constitue comme une appétence sans limites et sans tabou pour tout ce qui est à lire et à comprendre.

Ce ne serait pas la même chose dans le domaine de la vie politique. La culture nourrissant chacun dans l’intimité relèverait d’un monde idéal mais les frontières et les camps reprendraient toute leur emprise, les interdictions et les intolérances distilleraient leur venin dans l’espace public. D’un coup Jaurès n’appartiendrait plus à tout le monde et il y aurait des personnalités gardées comme il y a des chasses gardées.

Une telle conception - si elle était radicalement mise en oeuvre et si par exemple seuls les socialistes et les communistes avaient le droit de faire référence à Jean Jaurès -, représenterait une formidable régression par rapport à notre socle d’admirations communes. Un pays ne peut pas vivre ni respirer convenablement si l’Histoire, l’art, la philosophie ou le génie ne lui offrent pas, dans cette patrie, de l’intelligence et du coeur indivise, dans ce fonds collectif où les apparentes provocations d’hier sont devenues les vérités de tous, où l’humanisme paré d’éternité de quelques-uns rassemble une société, de quoi nourrir sa soif d’absolu et sa volonté d’union. Une multitude a besoin de savoir que certains sont parvenus à échapper au sort habituel de la banalisation et de la domestication ; qu’ils ont été plus forts que les clivages et les idéologies qui viennent si naturellement découper nos enthousiasmes en séquences idéologiques. Il y a bien longtemps que Jean Jaurès a dépassé le socialisme pour entrer, par la qualité de son verbe et de sa langue, la profondeur de sa réfléxion, l’évidence de ses élans de coeur et d’esprit et le respect que sa puissance d’être inspire dans le royaume des intouchables. Cela signifie que son existence, son oeuvre et ses combats ont pris une telle couleur d’universalité que n’importe qui peut aller puiser en eux, sans demander la permission à quiconque. C’est, par conséquent, le réduire que de laisser croire que certaines admirations lui seraient réservées et que d’autres seraient indignes alors que précisément ce qui distingue ces personnalités de toutes les autres, c’est qu’elles-mêmes et le temps passé ont remplacé la contingence des opinions et des choix par la nécessité de l’adhésion. Ne pas estimer Jaurès, aujourd’hui, ce serait se dépouiller d’une part d’un patrimoine commun qui renvoie la politique à ses jeux partisans et parfois ridicules, pour seulement parler de ce qui nous relie les uns aux autres.

Loin de moi l’idée de prétendre que cette élite plus forte que le siècle, sans cesse victorieuse des bruits et des combats du monde, serait forcément ancrée dans le camp de la gauche, du progressisme et de la révolution. Je pourrais trouver des exemples qui sans doute s’affronteraient difficilement à un monument humain comme Victor Hugo, pour n’évoquer que lui, mais qui pourraient être admises par des sensibilités adverses, comme Jean Jaurès par Nicolas Sarkozy. L’important est d’ailleurs moins ce qu’on pense et l’étiquette que le besoin de définir appose qu’une certaine manière d’exister, de sentir et de compatir. Combien de fois a-t-on répété, avec un peu de condescendance, que Camus ne valait pas Sartre et que celui-ci, avec son génie sectaire et si prompt à justifier l’injustifiable, était infiniment plus vivant que celui-là avec son humanisme tiède, sa générosité et ses doutes. Pourtant, à y regarder de près aujourd’hui, quel changement de perspective ! Camus, engagé pourtant aussi dans beaucoup de controverses, clairement de gauche, philosophe de la révolte, moraliste scrupuleux, fait l’objet d’une adhésion qui, toutes familles confondues, le distingue de beaucoup d’autres qui se sont brûlé les ailes et le talent au feu de l’actualité. Camus n’a jamais eu le goût du sang et il a tenté d’inscrire sa pensée certes dans les polémiques de son époque mais en veillant à lui garder une spécificité qui ne cesse pas d’interpeller au-delà du politique. Appréhendant avec honnêteté et courage la complexité du monde, il a réussi à la faire entrer en lui pour en fournir une analyse et en donner une vision lesquelles, par l’universel qu’elles portent, rassemblent et rassurent. Au fond, ces personnes qui, comme Jaurès, appartiennent à tous, sont habitées elles-mêmes par tous. On pourrait soutenir, même si l’approche est à approfondir, qu’elles ont su quitter le politique élémentaire et quotidien pour présenter, grâce à leurs propres contradictions, une image qui a permis à un camp de rejoindre l’autre dans une estime solidaire. Notre Histoire est riche de ces rencontres, au sein d’une personne emblématique, de la société tout entière. Droite, gauche, quelle importance cela avait-il, à la fin de sa vie, pour un François Mitterrand que les purs accusaient de trahison idéologique et qui, pour la plupart, avait atteint ce point où il n’était plus contestable ? Le général de Gaulle, statue du Commandeur dégagée de la gangue des jours ordinaires, fait partie de ces phares qui, oubliés les motifs de discorde, ne cessent d’être regrettés en ayant rendu vaine toute imitation.

J’ai insisté sur l’universel. Il me semble qu’en effet, certains êtres sont plus universels que d’autres. Ils nous appartiennent parce qu’ils nous possèdent. Interdire, en politique ou ailleurs, de les évoquer à ceux qui n’en auraient pas la légitimité est une absurdité. Tout le monde a le droit légitime des’abriter sous le meilleur de ce que l’humain a inspiré. Privatiser les grands esprits, ce serait une démarche étrange pour le socialisme. Je conviens que cela peut être dur à accepter mais il n’y a aucun doute : personne n’a le droit de nous empêcher de nous installer dans la belle famille humaine.

 

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Published by le Citoyen Thimèle - dans CULTURE & MEMOIRE REPUBLICAINE
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