Culture et mémoire républicaine

 

Recherche

A propos du site

14 avril 2007 6 14 /04 /avril /2007 12:45

C'est sûr, maintenant il me fait peur. Ce président en puissance que je croyais assez subtil pour ménager la chèvre et le chou, voilà qu'il joue les grands méchants loups avec une candeur qui fait froid dans le dos. Ce monsieur manie des idées dangereuses, et ça fait de lui, à l'heure où la France s'apprête à voter, un danger public. Un danger pour la République, un danger pour les valeurs démocratiques et un danger pour les droits de l'Homme. Il ressuscite des thèses qui semblent être l'antithèse de la décision, prise il y a quelques semaines par le Conseil Constitutionnel, de rayer définitivement la peine de mort de notre droit. Drôle de pays en vérité, où un parti majoritaire donne son soutien unanime à celui qui bafoue avec le moins de scrupule ses décisions les plus dignes.

Les journaux lui servent la soupe

Mais ce qui m'a le plus effrayé, ce soir, devant la messe vespérale de notre Pujadas national, c'est finalement la cohérence parfaite de ses propos avec la sinistre "réalité" française que les médias nous font avaler. A voir les gros titres (deux viols dont un multi-récidiviste, un flic tué "par accident" par des jeunes à la Foire du Trône), on croirait qu'ils nous refont le coup de l'élection 2002 sur le thème sécuritaire. Oui, les faits divers sont devenus les terrains d'affrontement de l'idéologie politique, le moyen de faire passer au grand public, sous couvert d'exemples poignants, les idées les moins recommandables. J'ai du mal à m'y faire, mais qu'y peut-on ? Si encore les journalistes nous la jouaient engagés, on pourrait trier le bon grain de l'ivraie. Mais là, le fait divers a force de loi. On grossit, on biaise, on coupe, on raccourcit en toute bonne foi.

Sarkozy dit des conneries sur les prédispositions génétiques à la pédophilie ou au suicide, nous accorde le présentateur. Mais il y a quand même un fond de vérité, disent les autres sujets. Et on lui sert la soupe à volonté : le sujet sur Pierre Bodein, l'immonde violeur assassin, devient un plaidoyer contre la remise de peine, sur le thème de la multirécidive chère au petit Nicolas.

Dans cette mise en lumière d'un fait troublant, les statistiques nationales n'ont plus d'importance. Peu importe que les délinquants sexuels soient moins enclins à la récidive (1,3%) que pour les autres crimes (5%) et nettement moins que pour les délits (31%) (de source sénatoriale). On s'arrête en revanche, avec un savant calcul, sur les remises peine énormes dont a bénéficié Bodein. L'important est de faire passer un message. Et quel message ?

Criminel dès la naissance

Ce qui est dit sans être dit, c'est que, finalement, ce "Pierrot le Fou" était déjà pédophile tueur psychopathe avant l'heure. Il aurait fallu l'empêcher de nuire bien avant, quand il cambriolait simplement à main armée. Ou même à l'adolescence. Il aurait fallu le coffrer à vie au premier délit commis, sans aucune chance de s'en sortir. La mère de la victime demande exactement ça, et on la comprend, finalement.

Et là, devant la force de l'exemple, il faut être un monstre sans coeur pour oser parler de "bonne conduite" et de droits de l'accusé, ou de pardon. On est plein d'empathie pour la victime, on veut lyncher le sale violeur, quitte à bafouer ses droits (il a tout bafoué, lui) et ceux de l'Homme en général.

Sarko avait déjà tenté de nous faire le coup avec des gamins de trois ans (cf. le rapport de l'Inserm sur les troubles comportementaux et la prévention de la délinquance) mais l'idée que des bambins puissent être suspectés de dangerosité avait rencontré une résistance légitime. Aujourd'hui il nous refait le coup avec des publics moins défendables. Et ça commence à prendre.

Mais la justice dans un pays comme le nôtre, elle s'est construite sur la foi en l'acquis. Le "pardon" qui est accordé après une peine, c'est la croyance qu'on ne "naît" pas criminel, mais qu'on le devient par les errements et les manques. C'est la croyance qu'on peut changer avec suffisamment de bonne volonté. Qu'on peut guérir de ses traumatismes personnels et parvenir à être en paix avec la société sans causer de nouveau le malheur et la désolation. Qu'on peut même, à l'issue de ce temps de recul qu'est la peine, être capable d'apporter des bienfaits à la société. C'est le refus d'une justice barbare qui serait toute puissante devant l'individu. C'est le refus des châtiments et des exécutions publiques qui avaient pour principale vocation de distraire la populace et de la faire vivre dans la crainte de l'arbitraire du pouvoir. Cette justice démocratique, qui a permis à des milliers de prisonniers de retrouver un rôle positif, j'ai peur qu'elle soit évacuée en quelques coups de cuiller à pot par quelques démagogues qui ont compris comment instrumentaliser la douleur d'une victime.

Deux races distinctes

L'autre source d'inquiétude, qui explique peut-être cet attachement de Sarkozy à ces thèses contestables, c'est qu'il divise la population en deux catégories. En deux "races", presque (vous voyez où je veux en venir ?) : d'un côté les gens ordinaires, bien nés, bien pensants (les électeurs) ; de l'autre côté tous les autres. Les autres, ce sont tous les bizarres, les psychopathes, les suicidaires, les drogués. Et puis tous ceux qu'il combat depuis qu'il est là : les méchants, les délinquants, les prostituées, les sans-papiers, les fainéants qui ne travaillent pas, les terroristes. Tous dans le même panier. Ce genre d'ostracisation, qui consiste à identifier scientifiquement pour l'isoler une partie de la population avec pour projet de la nettoyer, la karchériser, la mettre au travail forcé ou s'en débarrasser, ça me rappelle de sombres heures du XXe siècle.

Galerie des horreurs

Derrière tout ça, c'est l'illusion sécuritaire qui tente de nous bercer. Avec elle, le risque est oublié. La menace calculée, prévisible. Notre Grand Frère Nicolas a pris les choses en main pour notre bien. Oublions les libertés individuelles ; elles ont été la cause de trop de malheur. L'Etat policier doit nous protéger de nous-mêmes. Les anormaux sont mis à l'écart de la population normale, qui ne risque plus rien. Les flics rôdent dans les rues, la DST surveille les activités de chacun, la dénonciation est encouragée pour faciliter le travail de purification. Les femmes enceintes font l'objet du diagnostic prénatal Sarkozy (DPS), qui vise à détecter le risque de pédophilie ou de tendances suicidaires : les plus à risque sont éliminés. Quant aux enfants d'immigrés, ils feront l'objet d'une surveillance particulière, compte tenu du risque plus important en matière de criminalité. Au moindre acte de délinquance, un jeune sera fiché à vie. Impossible pour lui de se présenter devant un employeur sans que son historique judiciaire soit examiné, même dix, vingt ans plus tard. Mais ne vous croyez pas à l'abri. Les erreurs judiciaires comme celle d'Outreau seront nombreuses, votre frère sera en prison pour un crime qu'il n'a pas commis. Une fois passé du mauvais côté de la barrière, impossible d'en réchapper. Mais aucun système n'est parfait. Il y aura des oeufs cassés, mais l'omelette ne le justifie-t-elle pas ?

Le monde rêvé de Nicolas Sarkozy pourrait advenir plus vite qu'on ne le croit, s'il obtient le soutien tacite des médias et le vote de l'opinion publique. Ce jour là, c'est une certaine idée de la France qui disparaîtra. Et quand les médias et la population se rallient à ces thèses, derrière l'étendard de l'identité nationale, je ne sais pas pour vous, mais moi ça me fait peur.


Partager cet article

Repost 0
Published by le Citoyen Thimèle - dans Elections 2007
commenter cet article

commentaires