Culture et mémoire républicaine

 

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26 avril 2007 4 26 /04 /avril /2007 16:03

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L'Histoire a donné de Georges Clemenceau une image exécrable, pour le moins caricatural : il n'aurait été ainsi rien d'autre qu'un homme dur, sans cœur, tueur d'ouvriers, réactionnaire, belliciste et aspirant dictateur. Après un honnête examen de l'homme, c’est un tout autre portrait qui se dessine de lui, celle d’un patriote éclairé, combattant sans faille en faveur d’une République sociale, démocratique et laïque.

 

 

Né le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds en Vendée, Clemenceau passe son enfance en Vendée. Son père, Benjamin Clemenceau, a une grande influence sur lui. C’est un républicain engagé qui s’est investit en 1830 dans la lutte contre Charles X et plus tard contre Louis-Philippe. Arrêté sous le Second Empire, il sera brièvement emprisonné.

 

Comme son père, il entreprend des études de médecine, à Nantes d'abord, puis, à partir de 1861, à Paris. Très vite, il fréquente les milieux républicains du Quartier Latin. Avec d’autres, il fonde en décembre de cette année un hebdomadaire, « Le Travail ». Le 23 février 1862, il est arrêté par la police pour avoir apposé des affiches appelant à une manifestation commémorant la naissance de la Seconde République. Il passera 73 jours à la prison de Mazas.

 

Après avoir obtenu sa thèse de doctorat en 1865, Clemenceau part pour les Etats-Unis, d’où il ne reviendra qu’en 1869. C’est là-bas qu’il rencontre Mary Plummer, qu’il épouse le 20 juin 1869.

 

Suite à la défaite de Napoléon III à Sedan le 2 septembre 1870, une révolte se déclenche à Paris. Pendant cette journée du « Quatre Septembre », Clemenceau prend une part active dans la manifestation réclamant la déchéance de l’empereur, et l’avènement de la République. Le nouveau gouvernement nomme des maires provisoires dans les différents arrondissements de Paris. Clemenceau est placé à la tête du XVIIIe arrondissement (quartier de Montmartre), poste qu’il conserve à la suite des élections du 5 novembre. Le 8 février 1871, il est élu député de la Seine au sein de la nouvelle Assemblée nationale.

 

Resté à Paris pendant la Commune, il démissionne de ses deux postes de maire et de député, et fait le pari, en vain, de la conciliation entre les insurgés et le gouvernement de Versailles, dans lequel il mit tout son poids. Dans le même temps, il exerce le métier de médecin dans un dispensaire qu’il a fondé à Montmartre. Il y soigne avec ardeur les plus déshérités.

 

 

Le « tombeur de ministères »

 

Elu Président du Conseil de Paris en 1874, sa carrière politique nationale débute véritablement avec son élection, le 20 février 1876, comme député à la Chambre. D'abord proche de Gambetta, Clemenceau s’en écarte peu à peu et évolue vers l'extrême-gauche, refusant la politique « opportuniste », trop modéré et trop peu ambitieuse en matière de réformes selon lui. Il s’impose alors comme le chef incontesté des républicains « radicaux », militant en ces débuts de IIIe République pour la révision de la Constitution « monarchique » de 1875, la séparation des Eglises et de l’Etat, et l’amnistie des Communards.

 

Adversaire déterminé des cabinets « opportunistes », il entame une carrière de « tombeur de ministères » qui va durer près de dix ans. Surnommé « le Tigre », orateur hors norme, porté par une éthique intransigeante, sept gouvernements, dont ceux de Gambetta, Ferry et Freycinet, mordirent la poussière devant les assauts de Clemenceau.

 

En parallèle, pour exprimer ses idéaux, Clemenceau fonde aussi un journal, « La Justice », qui paraît pour la première fois le 13 janvier 1880. Le quotidien a un tirage relativement faible mais reçoit une audience non négligeable dans les milieux politiques.

 

Farouchement anticolonialiste, il s'opposa à Jules Ferry, pour qui il y aurait « pour les races supérieures un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures». (Discours devant la Chambre des députés, 29 juillet 1885)

 

« Races supérieures ! Races inférieures ! C'est bientôt dit » lui répondit Clemenceau. « Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d'une race inférieure à l'Allemand. Depuis ce temps, je l'avoue, j'y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! ... Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n'est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit. » (Discours devant la Chambre des Députés, 30 juillet 1885.) Il l’accula finalement à la démission après l'affaire du Tonkin en 1885.

 

En 1892, dans le cadre de l’affaire de Panama, Clemenceau est mis en cause pour ses relations avec un homme, Cornelius Herz, qui achetait les votes de certains députés. On intente un procès contre lui, de fausses preuves sont produites mais Clemenceau est finalement blanchi. Néanmoins, le mal est fait, sa réputation est tachée, et la revanche de ses nombreux adversaires est en marche. Ainsi, en 1893, lors de la campagne électorale des législatives dans le Var, l’opposition utilise abondamment la rhétorique de l’homme vendu aux puissances étrangères, de l’escroc, du parvenu sans pour autant étayer ces accusations de la moindre preuve concrète. Le 3 septembre 1893, au second tour des élections, Clemenceau est battu.

 


 

 

Le dreyfusard

 

C’est l’Affaire Dreyfus qui le remettra sur le devant de la scène politique. Convaincu de l’iniquité du jugement proféré à l’encontre du capitaine Dreyfus par son frère Matthieu Dreyfus, défenseur imperturbable du droit et de la justice, il publie tout au long de l’Affaire 665 articles pour sa défense, et invente le titre choc « J’accuse… » pour l’article d’Emile Zola publié dans « L’Aurore » - dont il est l’un des rédacteurs depuis peu - en 1898.

 

Sorti grandi de cette Affaire aux yeux de l’opinion, nombreux furent ceux qui, lorsqu’une place de sénateur se libéra dans le Var, l’incitèrent à poser sa candidature et se déclarèrent prêts à la soutenir. Le 4 avril 1902, il est élu triomphalement.

 

Plus « assagi » qu’à la Chambre, Clemenceau ne renoncent pas pour autant à ses convictions républicaines. Il participe ainsi ardemment au débat sur la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, loi qu’il a tant attendu.

 

En mars 1906, après la victoire des radicaux aux élections législatives, il est pour la première fois appelé à un poste ministériel. Il devint ministre de l’Intérieur du cabinet Sarrien. Ce dernier, tombé peu après malade, le recommande pour lui succéder au Président Fallières. 

 

 

Le réformisme manqué

 

Il accède ainsi le 25 octobre 1906 à la Présidence du Conseil. Animé par un « esprit socialiste », Clemenceau entendit placer son ministère sous le sceau de la réforme sociale. La création d’un Ministère du Travail en était l’outil. Son programme, Jaurès le jugeait « excellent et hardi ». Mais la réalité fut tout autre. Il arriva au pouvoir au moment où le pays était en proie à un mouvement social d’une vaste ampleur, appuyé par les révolutionnaires du Parti Socialiste et de la CGT. S’il comprenait les attentes des travailleurs, Clemenceau ne pouvait accepter les débordements, et dû souvent utiliser la force, ce qui lui valut le surnom de « premier flic de France ». Il s’en expliqua auprès des socialistes, qui en firent inévitablement l’adversaire désigné de la classe ouvrière : « Voilà pourquoi nous luttons contre vous : c’est parce que nous voulons d’abord assurer ce qui doit être permanent, et qu’en sauvegardant cette société contre vos efforts, nous rendons service même aux idées que vous défendez. »

 

Le souci de l’ordre, mais aussi le retard des procédures et les résistances du Sénat eurent ainsi raison du réformisme de Clemenceau. Ministre de l’Intérieur, ses réformes en matière de police furent quant à elles plus convaincantes : il la dota d’une organisation et de moyens modernes, qui seront plus tard popularisés par un feuilleton télévisé : « Les brigades du Tigre ».

 

Le 20 juillet 1909 marque la fin, brutale, du ministère Clemenceau. A la suite d’un ordre du jour favorable au gouvernement rejeté, Clemenceau présenta sa démission.

 

Les années qui suivirent constituèrent dans sa carrière une période d'accalmie. Il consacre son temps à des voyages (notamment en Amérique du Sud en 1910) et à des conférences où il s’explique sur ses convictions. « Soldat de la démocratie », il y insista sur la nécessaire alliance de l’idéalisme et du pragmatisme, et fit l’apologie du régime parlementaire.

 

De surcroît, il n’en arrête pas pour autant ses activités journalistiques. Le 6 mai 1913 paraît le premier numéro de « L’Homme libre », journal qu’il a créé, dans lequel il publie quotidiennement son éditorial. En cette période de vives tensions internationales, Clemenceau y condamne le pacifisme socialiste, qu’il juge irresponsable.

 

Pendant la Première Guerre mondiale, son journal est l’un des premiers à connaître la censure du gouvernement. Il voit ainsi son article, dénonçant les insuffisances du service sanitaire aux armées à partir d’un fait divers, censuré par le gouvernement. Le journal est suspendu du 29 septembre au 7 octobre 1914. Il change alors le titre de son quotidien en « L’Homme enchaîné »



 

Le « Père la Victoire »

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Adversaire résolu des pacifistes et des défaitistes, il adopte pendant toute la guerre une irréprochable attitude de patriote, attaché plus que jamais à la survie morale et physique de son pays. Le Président de la République, Raymond Poincaré, qui pourtant ne l'apprécie guère, l'appelle en novembre 1917 à la tête du gouvernement, conscient qu’il est alors l’homme de la situation. Il restaure la confiance, mettant tout en œuvre pour que la Nation soutienne le choc de cette guerre. « Ni trahison, ni demi-trahison : la guerre ! » proclame-t-il. Il fait arrêter Malvy et Caillaux, pour compromissions. Il effectue par ailleurs de nombreuses visites au front.

 

Plus résolu et plus intransigeant que jamais, il conduit une politique de salut public qui porte ses fruits l'année suivante. « Je fais la guerre, je fais toujours la guerre », dit-il le 8 mars 1918 à la tribune de l'Assemblée, pour résumer sa détermination à conduire son pays à la victoire. Il ne sera pas pour autant un jusqu’au-boutiste. Lorsque l’Allemagne acceptera les conditions d’armistice fixé par le président américain Wilson, Clemenceau s’y rangera, refusant de poursuivre une guerre atroce.

 

Il sortit de l'épreuve nanti d'une grande popularité, tant chez les civils que parmi les Poilus. Plus que jamais, son surnom de « Tigre » fut mérité. A celui-ci vient s'ajouter celui de « Père la Victoire », qui résume à lui seul la part prise par lui au redressement de 1918.

Donnant lecture le 11 novembre des conditions d’armistice à la Chambre et au Sénat, il aura cette phrase: « La France, hier soldat de Dieu, aujourd'hui soldat de l'Humanité, sera toujours celui de l'idéal ». Rappelant ainsi que son amour de la patrie était avant tout l’amour d’un idéal, celui des Lumières et de la Grande Révolution, celui du droit et de la liberté.

 

Chargé de négocier pour la France le traité de paix, il réclame la possibilité d’assurer la sécurité de la frontière franco-allemande, ainsi que, poussé par une opinion publique traumatisée, de lourdes indemnités matérielles et financières à l’Allemagne, dernières exigences qui seront reconnu plus tard comme responsable de l’échec à long terme du Traité de Versailles.  

 

Le matin du 19 février 1919, l'anarchiste Emile Cottin lui tira dessus à trois reprises. Il s’en sortit finalement sans trop de dommage et intervient même pour que l’auteur de l’attentat soit gracié. Six jours plus tard, il reprit déjà ses activités, faisant preuve d’une santé remarquablement vigoureuse pour son âge.

 

Président du Conseil jusqu’en 1920, il accepte que des amis soumettent sa candidature à la Présidencela République. Bien que l’opinion soit persuadée de son élection, tellement sa popularité est grande, c’est Deschanel qui est finalement élu, dû aux connivences de ses très nombreux ennemis politiques au sein des deux chambres. A l’annonce de cette nouvelle, Lloyd George, le premier ministre britannique, eut un mot qui courut les salles de rédaction : « Cette fois ce sont les Français qui ont brûlé Jeanne d’Arc ! » de

 

Clemenceau se retire alors définitivement de la politique et voyage, notamment en Inde et aux Etats-Unis. Homme cultivé, féru d’arts, de lettres et de sciences, ne se reposera jamais l’esprit. En 1926, il publia un essai sur Démosthène, puis, en 1927, deux volumes de réflexion « Au soir de la pensée ». Il rédigea enfin « Grandeurs et misères d'une victoire », ouvrage dans lequel il défend contre Poincaré et le Maréchal Foch son action politique de 1917 à 1919. Il y évoqua également le risque du réarmement allemand en raison de l'abandon des garanties du traité de Versailles et des complaisances de Briand.

 

Il s’éteint à Paris, dans son appartement de la rue Franklin, le 24 novembre 1929, à l'âge de 88 ans.

 

Conclusion

 

Si l’âge a modéré son intransigeance, il faut reconnaître chez Clemenceau une fidélité à des principes et à des convictions. Toute sa vie il fut un républicain laïque, défenseur infatigable du droit et de la justice. Patriote, il restera à jamais le sauveur légendaire de la patrie acculée à l’abîme, à l’instar du général de Gaulle. D’« esprit socialiste », il aura toujours refusé les débordements révolutionnaires et le collectivisme, cet « idéal de caserne » auquel il préfère le réformisme, cette « révolution par la loi », qui triomphera finalement au lendemain de la Seconde guerre mondiale.

 


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Bibliographie suggestive :

- Michel Winock, Clemenceau, Perrin, 2007 (voir la fiche)


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Published by le Citoyen Thimèle - dans CULTURE & MEMOIRE REPUBLICAINE
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