La ficelle tactique est épaisse comme une corde de marin. Quand Eric Besson annonce un grand débat sur « l'identité nationale », on se souvient de la présidentielle de 2007 ; on imagine les mauvais sondages consécutifs à la « séquence » Polanski-Mitterrand-Jean Sarkozy ; on devine les brillantes analyses du conseiller de l'Elysée Patrick Buisson sur la coupure avec l'électorat populaire. La gauche joue parfaitement le rôle qui lui est assigné ; Vincent Peillon explique que la «burqa ne menace pas l'identité nationale» ; Besson connaît par cœur ses anciens camarades.
Cette question mérite pourtant autre chose que le cynisme électoraliste. Besson parle de «valeurs de l'identité nationale» ; la gauche ne connaît que celles de la République. Et la France dans tout cela ? Besson affirme qu'il conduit la même politique migratoire que les ministres de l'Intérieur de Jospin. Qui avait amené Le Pen au second tour de la présidentielle de 2002 ! Il expulse trois Afghans et se réjouit des 100 000 naturalisations par an. Comme chaque année depuis vingt ans. A l'UMP comme au PS, on vante les mérites de la « diversité ». Ce concept sémantique est le fils du « droit à la différence » des années 80, et le frère idéologique des « accommodements raisonnables » qui, venus du Canada en passant par le traité européen de Lisbonne, nous contraignent à conclure des « compromis » avec la culture des migrants. L'antithèse de notre bonne vieille assimilation qui imposa la culture française, sa langue, son histoire, son mode de vie, aux vagues passées d'immigrants. Mais que nos élites, de droite comme de gauche, hantées par la culpabilité coloniale, fascinées par le modèle multiculturel anglo-saxon, séduites par le dépassement de la nation dans l'Europe, habitées par le mépris pour la plèbe, le « beauf », et talonnées par le capitalisme mondialisé qui a besoin de main-d'œuvre bon marché et de consommateurs « benettonisés », ont jeté aux orties depuis belle lurette.
Le Figaro Magazine
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"L'identité nationale est l'affaire de tous" (Daniel Lefeuvre)
Le ministre de l'Immigration Éric Besson a annoncé dimanche dernier son intention de lancer, dès le mois de
novembre, un grand débat sur l'identité nationale. Daniel Lefeuvre, professeur d'histoire à l'université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis et coauteur de "Faut-il avoir honte de l'identité nationale ?", a répondu aux questions du point.fr.
Propos recueillis par Chloé Durand-Parenti
lepoint.fr : Un débat sur l'identité nationale est-il nécessaire ?
Daniel Lefeuvre : Ce débat a lieu parce que lors des dernières élections présidentielles les deux candidats en lice pour le second tour, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, ont tous les deux fait
campagne sur cette question. La candidate socialiste a même proposé de mettre des drapeaux tricolores à nos fenêtres. Mais, jusque-là, il y avait beaucoup de non-dits. Le fait qu'Éric Besson
s'engage dans la clarté, que chacun puisse s'exprimer, me semble plus sain, mieux qu'un débat larvé qui peut générer des effets nauséabonds. Cela me paraît positif que l'État offre cet espace de
débat sur une question centrale à laquelle la France est confrontée.
Le président du MoDem François Bayrou estime que l'identité nationale est "comme l'histoire, qu'il n'appartient pas aux politiques de l'accaparer". Qu'en pensez-vous
?
C'est évidemment l'affaire des politiques. L'État a toujours été un des acteurs majeurs de la construction de l'identité nationale. Celle-ci s'est faite autour de l'État depuis le Moyen Âge,
depuis les serments de Strasbourg de 842, en passant par Philippe Auguste, Saint Louis, Philippe Le Bel et, bien sûr, François Ier, avec l'édit de Villers-Cotterêts 1539 qui impose le français
dans les actes officiels de la monarchie. Les historiens sont légitimes tout autant que les syndicalistes, comme l'ensemble des citoyens. L'identité nationale est l'affaire de tous. Il n'y a pas
de raison que telle ou telle catégorie de personnes en soit exclue.
Un tel débat a-t-il déjà été mené par le passé ?
L'histoire de France est pleine de ces débats. Cela s'est vu notamment au moment de la Révolution française. Quand on discute de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, quand on
réfléchit sur les institutions, quand on parle abolition de l'esclavage : on débat bien évidemment de ce sur quoi la France doit reposer et de ce qui la constitue. De même, quand on examine plus
tard la question de la laïcité pour aboutir à la loi de 1905. Chaque fois, cela revient à poser la question de ce qu'est la France.
Qu'est-ce qui fait que l'on se sent français, notamment quand votre histoire familiale s'inscrit dans un autre pays ?
L'intérêt de l'identité nationale et de la nation française, c'est qu'elles excluent l'identité raciale. L'identité nationale française est ouverte. Tout le monde peut devenir français. Tout le
monde a la possibilité de participer à l'histoire de ce pays. Ce qui fait que l'on se sent français, c'est, je crois, le fait de partager la langue et un certain nombre de valeurs produites par
l'histoire de France.
Comment expliquer que de jeunes Français d'origine étrangère, nés sur le territoire national, ne parviennent pas à s'approprier cette identité ?
La France d'aujourd'hui a, en partie, renoncé à la politique d'assimilation, héritée du volontarisme républicain de la IIIe et d'une partie de la IVe république. On valorise le multiculturalisme,
la pluralité des identités, au lieu de valoriser l'appartenance commune.
Or, un pays qui a du mal à être fier de lui-même, qui se délite parfois dans l'Europe, dans le régionalisme ou dans les communautarismes, est un pays qui attire relativement peu. Il convient
toutefois de nuancer ce diagnostic. Car, il y a beaucoup de jeunes, nés en France, de parents ou de grands-parents venus d'ailleurs, qui sont aujourd'hui parfaitement intégrés et porteurs de
cette culture française qu'ils ont eux-mêmes enrichie. L'identité française est un héritage pluriséculaire, mais c'est un héritage vivant. Chaque génération l'enrichit avec ses propres apports.
Je dis bien : elle l'enrichit, mais elle ne la refonde pas.
Comment peut-on renforcer l'identité nationale ?
Le rôle de l'école me paraît tout à fait central et, notamment, la place de la langue française, avec ses règles et avec ses contraintes. Il faut aussi renforcer l'enseignement de la littérature
et de l'histoire. J'ai entendu Éric Besson rappeler le rôle central de l'histoire. Dans le même temps, je m'inquiète du fait que, dans le concours du professorat des écoles, on veuille supprimer
l'histoire comme discipline obligatoire. Il y a là quelque chose de contradictoire dans la politique du gouvernement.
De même, la diminution des postes au CAPES et à l'agrégation d'histoire, ou de littérature, me semble un mauvais signal. L'assimilation doit être aussi professionnelle. Or, il y a des
discriminations à l'embauche, au logement, qui touchent certains jeunes issus de l'immigration africaine ou nord-africaine et qui sont contraires aux valeurs de la République, que celle-ci ne
fait pas suffisamment respecter. On a là des éléments de troubles très forts. Enfin, il existe de véritables ghettos, à la fois sociaux et ethniques, que la République a laissés, à tort, s'ancrer
dans son territoire.
N'est-il pas décalé de parler d'identité nationale alors qu'on cherche à impulser une identité européenne ? Est-ce contradictoire ?
Qu'il y ait des fondements culturels communs dans les racines gréco-judéo-latino-chrétiennes de l'Europe : très bien. Mais il n'y a pas encore d'identité européenne. Peut-être que cela se fera.
La nation est un produit historique, elle peut disparaître. L'Europe est un produit historique, elle peut se développer. Mais, pour l'instant, on n'en est pas là. Quant aux identités régionales,
elles ne sont en rien incompatibles avec l'identité nationale. Justement, ce qui est intéressant avec l'identité française, c'est qu'elle ne s'oppose pas aux identités régionales, mais qu'elle
les surplombe.
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