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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 20:21

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Le 4 mars prochain sort le dernier livre de Régis Debray, « Dégagements ». Il répond, dans le Point, aux questions d'Elizabeth Lévy et Christophe Ono-Dit-Biot


«Que pensez-vous de mes Lénine qui sentent bon ? » De la malice dans le regard, Régis Debray désigne sur la cheminée une demi-douzaine de bougies, de toutes les tailles et de toutes les couleurs, reproduisant parfaitement le buste du révolutionnaire russe. Une mèche surgit de son crâne lisse. Parfum de cire prête à fondre. Que reste-t-il des idoles ? Que valent celles que le monde nouveau enfante ? Le normalien compagnon du Che, ex-sherpa de Mitterrand, y répond à sa façon dans son nouveau livre, « Dégagements », recueil d'articles parus dans Médium, la revue-samizdat de la médiologie, cette science du futile dont Debray est le fondateur et le gourou. Guéri du virus politique, Debray n'est ni un prophète ni un imprécateur. Du monde qui vient, il préfère s'amuser que s'indigner. Ses textes courts, lumineux, à combustion rapide, survolent l'époque tels des drones qui seraient armés d'humour, de littérature, de curiosité et d'appétit pour le vivant. Des souterrains du Louvre à la série « Urgences », des camps birmano-thaïs pour femmes girafes à la Factory de Warhol, on y apprend que Paul Valéry a prévu Ben Laden, que Malraux était antiécologiste et que, dans une ère confite dans l'auto-idolâtrie, il convient d'inverser le principe cartésien et de proclamer « Je suis, donc je pense ». Les formules fusent, l'intelligence crépite : un écrivain est à la manoeuvre, et lui, il ne sent pas la cire.


Le Point : On s'attend presque à voir en bas de votre immeuble une plaque portant l'inscription « Régis Debray, médiologue ». C'est quoi, la médiologie ?

Régis Debray : La provocation médiologique est simple : les vecteurs avant les valeurs. L'inverse est farce.


La valeur argent, elle, est devenue le critère de tout, et les hiérarchies de l'intelligence ont cédé la place à celles de la notoriété : en vous lisant, on se dit que tout fout le camp. Vous récusez pourtant tout passéisme. Un peu contradictoire, non ?

L'envahissement par l'image et l'argent, soit le show-biz généralisé, peut faire grincer ou pleurer. Je préfère le sourire en coin. Je ne décrie rien, je décris avec curiosité. Je constate simplement que le monde nouveau n'est pas le mien. Sans comptes à régler, j'éprouve même une certaine gaieté à observer la pièce aux cent actes divers. L'humour, la politesse du désespoir, vous connaissez.


Vous bottez en touche ! La réalité, c'est que les gens de l'écrit sont des dinosaures. Et vous savez comment ça finit...

Certes. Le livre a perdu son aura, les écrivains rentrent dans l'ombre, sans prise sur l'émotion collective. Etre, à présent, c'est être vu. C'est la caméra qui donne la visibilité sociale, après quoi on est bon pour l'influence, et même pour un ministère. Le système création-édition-critique-médias est devenu un mécanisme d'autocongratulations qui fonctionne en circuit fermé. Quant à nos acteurs, sportifs, chansonniers, animateurs, ils ont la légitimité. Quand Sarkozy pose à côté de son pote Johnny, le patron, c'est Johnny. Il met négligemment la main sur l'épaule de Nicolas. La politique est devenue une filiale parmi d'autres du show-biz. Comme la philosophie, ou ce qui passe pour tel, et le football. Ils font la paire en public et se mettent en ménage dans le privé. Mauvais temps pour les mots.« Casse-toi, pauvre con ! » Ceux qui aiment déguster des mots plutôt que déglutir de l'info vont survivre, loin des best-sellers, hors marché, dans des îlots ou des monastères, peut-être dans quelques grandes écoles si celles-ci ne disparaissent pas entre-temps. Mais les Voltaire et les Victor Hugo, dans l'Occident postindustriel, sont technologiquement condamnés. L'intello classique n'est plus fonctionnel.


Quelle serait sa définition ?

A la différence du savant et de l'artiste, l'intellectuel avait un projet d'influence. Rendant publique son opinion privée sur le cours des choses, il entendait gouverner les esprits. En ce sens, il était l'héritier sécularisé du prédicateur. L'ennui, c'est qu'aujourd'hui le coût de l'influence sociale est devenu prohibitif. Il faut battre l'estrade avec des slogans, et toujours dans le sens du poil majoritaire. Aussi va-t-on voir revenir le lettré et l'érudit au sens quasi apolitique du mot.


Vous apolitique, c'est nouveau...

Je n'ai plus de projet d'influence ou d'incidence quelconque sur le cours des choses. Trouver l'angle juste me suffit. Aujourd'hui, le scribe autopropulsé a deux façons d'intervenir dans les affaires publiques : soit il vend de la colère, soit il fournit de l'espoir. Les nouveaux philosophes produisent de l'indignation au rythme de l'actualité en désignant au bon bourgeois le méchant du jour - le totalitaire, le franchouillard, l'islamo-fasciste, etc. Je préfère l'espèce prometteuse, qui nous fixe un point oméga à atteindre. Ils sont moins vulgaires et plus exigeants, mais je n'en suis pas. Je n'ai pas de solution miracle dans ma besace.


Peut-être avez-vous fait le deuil de ce que vous appelez « les trois défunts pathétiques », autrement dit de la Politique, du Progrès et de l'Histoire, et, pour le dire clairement, celui du marxisme. Mais, à en juger par le succès de Badiou, ce n'est pas le cas de tout le monde.

En 1844, Marx pensait qu'il fallait cesser d'interpréter le monde pour le transformer. En 2010, le marxiste fait le chemin inverse. Il remonte sur les hauteurs philosophiques pour respirer l'air pur du concept. Le médiologue reste fidèle au grand Marx puisqu'il s'occupe des moyens de faire entrer l'idée dans le réel, des voies et moyens de l'incarnation concrète. On ne transforme pas le monde si on ne s'occupe pas de le connaître, si on ne se mêle pas de démographie, d'économie, de géographie, de technologie. Mon excellent ami Badiou est un platonicien, un mathématicien. Moi, je côtoie les pâquerettes. C'est plus modeste. Ne croyant plus trop dans les belles totalités, je fais dans le détail, le fragment, l'éclat. C'est pourquoi je me sens assez proche d'un Walter Benjamin.


Le rôle de l'intellectuel n'est-il pas, dans cette configuration, de produire de l'intelligibilité, de dévoiler la comédie, comme disait Balzac ?

J'estime avoir fait mon travail lorsque j'ai éclairé des zones d'ombre, comme la religion, raccordé des champs, proposé des outils de compréhension, en général pour expliquer pourquoi ça ne marche pas et pourquoi ça ne marchera pas beaucoup mieux demain. Mais je n'appelle personne à la conversion. Entre la tour d'ivoire et la course de vitesse avec l'actu, j'espère trouver une troisième voie, que j'appelle le dégagement ou le regard en biais. Je n'ai plus le virus politique, mais je garde un penchant pour les collectifs : j'aime la bande, la revue, la conspiration, le commando. C'est un trait de gauche. On ne se refait pas.


Pardonnez-nous d'insister : ironique ou nostalgique ? Vous observez que nous sommes passés de l'ère de Normale sup à celle de l'Ena. En réalité, nous sommes entrés dans celle de Sup de co, ou plutôt de la Harvard Business School. Il n'y a pas de quoi pavoiser...

La fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Nous perdons certaines compétences, nous en gagnerons d'autres. Le latin-grec s'en va, mais « Avatar » arrive. C'est une merveilleuse fable qui dit l'essentiel du moment : condamnation de l'arrogance technique, rêve de douceur, fusion avec la nature, retour aux sources, tout y est. Au passage, cela montre que l'empire américain a de beaux jours devant lui, car il est le seul à pouvoir produire aujourd'hui un grand récit planétaire, capable de toucher toutes les générations de tous les pays, Chine comprise. Cameron parle au monde en 3D comme Victor Hugo le faisait avec « Les misérables ».


Pourquoi de jeunes habitants des mégalopoles modernes, qui ne connaissent rien au chamanisme, et chez qui parfois tout arbre a disparu, sont-ils concernés par « Avatar » ?

Question d'équilibre : plus tu te modernises par les mains, plus tu as besoin de t'archaïser par la tête. C'est sur ce couple de forces que repose la grande vague écologiste. C'est dans la Silicon Valley que les chamans prospèrent. L'archaïsme, c'est ce qui est non pas derrière, mais devant nous.


Dans votre bouche, « archaïsme » n'est pas nécessairement péjoratif. La quête des origines, vous l'avez aussi repérée dans cette révolution que vous avez tant aimée...

Une révolution, c'est la résurrection des corps. Lénine veut faire mieux que la Commune, les communards que les quarante-huitards, 1848 imite 1789, Saint-Just rivalise avec Sparte ; le sous-commandant Marcos se rêve en Zapata. Les gens libérés de toute nostalgie, contents du présent et ne rêvant que de moderniser sont des conservateurs. Les révolutionnaires, ce sont ceux qui ont la chance de n'être pas dans le coup ni tout à fait de leur temps.


Vous avez conservé une inaltérable tendresse pour cette vieille maîtresse.

L'ère des révolutions, au sens Lénine ou Robespierre du mot, est passée. Je ne sais si c'est un bien pour l'humanité, ce n'en est pas un pour les philosophes, puisqu'une révolution, c'est en son fond un triomphe de l'idée sur le fait. Comme disait un révolutionnaire de 1789, l'Histoire n'est pas notre code. Il y a un pacte bimillénaire entre les philosophes et l'idée de révolution, à bien distinguer de la révolte ou de l'émeute. La révolution, c'est du discursif ; l'émeute, du viscéral. C'est pourquoi les révoltés finissent mal sous les révolutions.


Mais l'Histoire se venge, et la géographie aussi. Vous semblez penser que le marxisme universaliste a échoué par incapacité à s'ancrer dans les réalités et les histoires locales et nationales. « La guérilla du Che a échoué pour n'avoir pas été assez précolombienne », écrivez-vous...

Le radical en Bolivie, c'est la racine inca, aymara ou quechua. En bons progressistes, l'enracinement dans la longue durée des hauts plateaux n'était pas notre problème. Le grand retour indigéniste auquel nous assistons à travers quelqu'un comme Evo Morales est bien une revanche de la mémoire sur les tables rases du futurisme occidental. Toutes les révolutions socialistes sont des nationalismes. Mao commence pour de bon avec l'attaque du Japon. Pourquoi les talibans sont-ils forts ? Parce qu'ils sont chez eux envahis par des étrangers, infidèles de surcroît. On ne gagne pas contre une civilisation.


Le communisme, c'est fini ! proclamiez-vous en 1984. La seule question qui compte, c'est l'islam. Nous y sommes.

A l'époque, cela n'était pas audible. Et j'avais annoncé que l'intégrisme ne viendrait pas de la campagne mais de la ville, par le biais des sciences et des techniques. Plus tu avances, plus tu recules. Quand tu es dépersonnalisé par les chiffres et les machines, tu retrouves tes marques en affichant tes ancêtres. La seule chose que l'Occident n'a pas pu briser en Orient, c'est l'islam - voir l'Algérie, voir l'Irak, voir l'Afghanistan. Ce que le colon ne peut pas te prendre, c'est ta façon de manger et de t'habiller, une langue, un calendrier, le noyau dur. C'est la barricade identitaire.


Reste qu'on est loin de l'Occident triomphant de Fukuyama.

Tant mieux. En 2025, le PIB de la Chine sera supérieur à celui des Etats-Unis, le reste est pipeau. Le problème, c'est l'évanouissement de l'Europe comme alternative. Voyez l'obamania de nos provinces. Faire d'un patriote américain juste milieu un bon Européen de gauche relève d'une incroyable perte de sens historique. Et géographique. Nous n'avons même plus la force de produire nos propres champions. On s'enamoure en midinette. On dirait qu'en vieillissant l'Europe n'est plus que fleur bleue. Elle regarde l'Oncle d'Amérique en prince charmant, lequel regarde ailleurs, là où les choses se passent : Asie et Pacifique.


Vous vous dites de gauche tout en admettant que le clivage droite/gauche n'a plus guère de sens. Etes-vous tiraillé entre vos affects et votre lucidité ?

Le clivage reste, mais il est sociologique ou folklorique, au bon sens du mot. Quant aux idées et aux valeurs, allez vous y reconnaître. De 1789 à 1968, nous avons vécu l'Histoire comme passion, dans le romanesque politique. Nous voilà revenus à la nature et aux grandes peurs d'antan. La gauche aura du mal à survivre à cette croyance dans l'action politique comme accomplissement suprême. Qui eût dit que le patron du FMI, installé à New York, serait un jour la vedette de la gauche française ? Il y a vingt ans, on pouvait reconnaître un homme de droite à sa cravate, à sa boutonnière et à sa coupe bien nette. Aujourd'hui, le casual wear et la barbe de trois jours font uniforme commun. En face de quoi vous pouvez me définir comme un conservateur de gauche, tiers-mondiste vieux jeu, voire gaulliste d'extrême gauche. Cela m'indiffère.


Faut-il en conclure que, comme François Hollande, vous n'aimez pas les riches ? Etes-vous en train de désigner les nouveaux ennemis du peuple ?

D'abord, je n'ai jamais employé ce vocabulaire. Ensuite, mon livre parle de tout autre chose : peinture, musique, cinéma. Marcel Proust et Ken Loach. Pour le reste, oui, ma sensibilité est du côté des inconnus, des faibles, des occupés. Haïtiens, Palestiniens, Latinos. Même si je connais la capacité des opprimés à devenir des oppresseurs. Les anciens détenus font d'excellents geôliers. Ce n'est pas une raison pour les laisser pourrir en taule.


En attendant, vous admettez vous-même que la gauche est souvent ennuyeuse quand tout ce qui est un tant soit peu choquant, décalé, est plutôt de droite. Parlant de Leiris, vous écrivez que « sa vertu lui colle à la peau ».

Le handicap de la gauche, en matière d'art, c'est la morale. Le surmoi est assez peu créatif. La droite doit à un certain cynisme d'avoir les coudées franches. Il m'arrive d'avoir plus de plaisir à lire le Journal de Morand, politique- ment immonde, que celui de Leiris, moralement impeccable.


Imaginez que nous ne sommes pas les envoyés du « Point », mais deux adolescents admiratifs venus vous demander conseil...

Je n'ai pas d'ouvre-boîte universel, mais je leur dirais juste ceci. Pour sauvegarder votre capacité à être vous-même, faites de l'histoire, sortez de vos frontières et lisez des livres : plus vous maîtriserez les mots, plus vous jouirez des images.



« Dégagements », Gallimard, 304 pages, 19,90 E


Le Point

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Vie politique
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commentaires

nationalistejacobin 03/03/2010 21:44


Ouais, bon, il y a des remarques pertinentes mais "le latin-grec s'en va", je pense à tous les collègues qui luttent pour sauver l'enseignement des langues anciennes, sans lesquelles on ne peut
faire "ses humanités" comme on disait. Aujourd'hui tout le monde se prétend "humaniste" mais oublie que la source de l'humanisme, c'est la fréquentation des textes de l'antiquité classique
gréco-romaine... Pour Montaigne comme pour Rousseau (il suffit de lire le Contrat social, les références antiques sont nombreuses), et les fondateurs de la République française.

J'ajoute que Tite-Live et Cicéron, c'est tout de même moins "gnangnan" qu' "Avatar" film sympathique mais qui ne casse pas des briques. Je pense que dans cinquante ans, le latin et le grec seront
encore enseignés mais on aura oublié "Avatar" au profit d'un... nouvel "avatar" cinématographique! Il est un peu décevant que Régis Debray donne dans le relativisme culturel. Rien ne pourra jamais
remplacer les grands auteurs de l'Antiquité.


le Citoyen Thimèle 04/03/2010 17:41


Oui, vous n'avez pas tort sur ces points. Je pense qu'il y a tout simplement un excès de pessimisme chez Régis Debray. Ca doit être typique des ex-révolutionnaires.