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"Le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine  des autres." Romain Gary

"La République n'est pas enfermée dans un texte sacré déposé dans le saint des saints ou au pavillon de Breteuil. Elle est vivante. Elle est mouvement. Elle est devenir. Elle est le miroir des hommes agissants."
Patrick Kessel


"La République est une idée, la République est un principe, la République est un droit. La République est l'incarnation même du progrès." Victor Hugo
 
"Je n'ai jamais cru qu'aimer sa patrie empêchât d'aimer ses enfants. Je n'aperçois point davantage que l'internationalisme de l'esprit ou de la classe soit irréconciliable avec le culte de la patrie. Ou plutôt, je sens bien, en interrogeant ma propre conscience, que cette antinomie n'existe pas. C'est un pauvre coeur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d'une tendresse." Marc Bloch

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Dimanche 23 mars 2008

133_83805.jpgPar Gabrielle Desarbres


Avec plus de dix millions de spectateurs, inutile que je fasse de la publicité pour ce film dans Riposte laïque. Ce qui m’intéresse , c’est de comprendre les raisons de ce phénoménal succès.

Beaucoup a déjà écrit à ce sujet, le Figaro y a consacré une page entière. Pourtant, il me semble utile d’y revenir. En effet, et au delà du simple plaisir d’aller voir un film drôle, je ne pense pas que l’on puisse se suffire de cette seule explication. Je suis allée le voir pour comprendre : la salle de cinéma de ma ville de banlieue souvent à moitié vide, a fait salle comble à toutes les séances. Le public était varié : des enfants aux dames âgées, très âgées même : tous avaient voulu venir. Surprenant tout de même.

Certains des commentateurs patentés ont essayé d’expliquer le succès du film par sa valorisation de la langue ch’ti et donc de s’engouffrer dans la brèche pour nous jouer le couplet valorisation des langues régionales. Pourtant, je ne suis pas certaine qu’un film en breton à la gloire des Bretons aurait suscité le même enthousiasme, la même adhésion. Il plairait aux Bretons et serait vu par les Bretons mais après ?

D’autres, comme ma très chère fille, ont dit que c’était une réaction contre le côté bling bling de Sarkozy. Ce n’est pas exclu, mais cette explication me semble un peu juste car il me semble que le mépris de peuple n’a pas commencé avec Sarkozy. Pour être totalement honnête, j’aurais presque envie d’écrire au contraire…Certes, la gauche caviar n’a pas étalée son fric avec autant de tapage et encore.. mais elle fréquentait assidûment l’Ile de Ré, le Lubéron, les Seychelles ou le Maroc et les meilleures tables en demandant au bon peuple de faire des efforts, de partager le travail et de subir la fatalité de la mondialisation. C’est quand même sous la gauche que j’ai découvert que lors des grands rassemblements populaires, comme les concerts de SOS racisme, les VIP(very important persons) pour les non-initiés étaient reçus à l’abri des masses avec champagne et petits fours.

En ce qui me concerne, mon analyse est que ce film renoue avec une certaine tradition populaire des films des années d’avant guerre où l’on montrait des gens ordinaires, des films comme ceux de Marcel Carné et de bien d’autres par exemple. Et puis est venu la rupture des années 68 ou Cabu a pétrifié l’homme populaire d’en la figure repoussoir du beauf, et le cinéma a suivi avec un film comme Dupont la joie. Depuis, la grande majorité des films produits en France sont soit des films intimistes se délectant des états d’âme de bourgeois ou de bobos, soit des films compassionnels et victimaires, films encensés par Télérama, l’organe officiel de la bien- pensance. A cet égard, au moment où sortait le film de Dany Boon, la cérémonie mortelle des Césars encensait un film sirupeux « la graine et le mulet » caricature du film de bons sentiments dégoulinants à propos d’un vieux tunisien qui veut ouvrir un restaurant. Rien que la bande d’annonce m’a fait fuir.

C’est parce que le film de Dany Boon sur un ton comique sort de ces registres qu’il a rencontré un tel succès qui n’est pas partagé par les élites de la boboïtude parisienne... Reconnaissons d’ailleurs à Dany Boon le mérite de nous avoir évité le bon beur ou le bon noir pour faire dans la diversité ou le métissage de rigueur, lui dont le père est d’origine kabyle, ne nous a pas joué le mythe des racines mais assume totalement sa part de chtis du Nord. A juste titre d’ailleurs, car tous les immigrés quand ils ne sont pas instrumentalisés par les communautaristes adoptent l’accent local, parlant cht’is, lyonnais ou marseillais.

Il faudra revenir plus longuement sur les trente dernières années et la façon dont non seulement le peuple a du subir l’austérité (pas en 2008 avec Sarko mais en 1983 avec la gauche, je précise pour les jeunes), les blocages de salaires, les licenciements massifs mais en plus le dénigrement de sa culture. Seuls ont été encouragés et subventionnés les modes d’expression des élites (opéra théâtre) pour aller dans la décomposition totale (cf. festival d’Avignon lire l’opuscule de Régis Debray) ou le soutien aux cultures urbaines (hip hop, rap..). La plupart des bals populaires ont été détruits par des sonos agressives et la techno. Plus personne n’ayant la moindre envie de danser aux sons de ces décibels agressifs. C’est toute une génération qui a perdu droit de cité et qui a été reléguée, oubliée, méprisée.

Il faut écouter le sociologue Michel Vievorka, référence de toute la gauche libérale, parler avec mépris de ce film, essayer de le démolir, dans l’émission de Yves Calvi. Quel mépris de la culture populaire, quel mépris du peuple ! (1)

Alors, au delà sans doute des intentions du réalisateur, ce film est ressenti comme une petite revanche , celle d’un film qui donne la parole aux gens ordinaires qui ont sans doute tant effrayés le juge d’Outreau, avec un message simple et chaleureux au contraire de tous ceux qui le ridiculisent comme les Deschiens ou Groland (sur Canal +).

Pour terminer, le moment le plus émouvant du film est celui qui se déroule au stade de Lens quand la foule entonne le chant des corons. Les drapeaux rouges (ndlr : simple couleur du club de football), la fraternité éclate chaleureuse, sincère. Et l’on ne peut que ressentir une grande émotion mais aussi un vrai ressentiment à l’encontre de ceux qui ont détruit ces valeurs au profit du fric, de la mondialisation, du libéralisme. Une fois encore, on ne peut s’empêcher d’analyser comment la gauche a abandonné lentement mais sûrement toutes les valeurs qui la caractérisaient et comment le fossé s’est creusé inéluctablement entre elle et le peuple. Et il ne suffira pas qu’un front anti-sarkozy se substitue au front anti FN pour faire renaître de ces cendres la gauche qui n’est plus qu’une coquille vide quelque soit le résultat des élections municipales.

Riposte Laïque

(1) http://www.dailymotion.com/video/x4m4qy_wieviorka%E2%80%94cauchemar-gauchiste_news
par le Citoyen Thimèle publié dans : Inclassable
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Dimanche 3 février 2008
47a1cc3697375Page-68.jpgPar Laurent Dandrieu

Astérix résiste à tout, même  à de mauvais films. Depuis cinquante ans, il est un miroir fidèle de nos passions, de nos nostalgies, de nos querelles et de nos enthousiasmes.


Sans Jean Trubert, qui eut avant René Goscinny l’idée d’adapter le Roman de Renart en bande dessinée, Astérix aurait-il seulement existé ? En ce mois d’août 1959 où le scénariste d’Oumpah-Pah cherche, avec son complice Albert Uderzo, une idée originale pour le lancement du journal Pilote, les deux amis s’étaient d’abord lancés dans cette direction, et ce n’est qu’après avoir constaté que Trubert les avait devancés qu’ils se rabattirent sur une piste alternative : revisiter sur le mode comique l’histoire de “nos ancêtres les Gaulois”. Qu’il s’en soit fallu de si peu pour qu’Astérix ne voie jamais le jour paraît incroyable tant le petit guerrier moustachu et son complice que certains disent gros – alors que lui s’estime juste un peu enveloppé, ou bas de poitrine, c’est selon – se sont bien vite ancrés au plus profond dans nos mémoires collectives.

Quatre ans après la parution du premier album Astérix le Gaulois, en 1961, le premier satellite français jamais lancé, le 26 novembre 1965, ne fut-il pas surnommé Astérix ? Plus tard, en 1979, le premier satellite mis en orbite depuis la fusée Ariane sera baptisé Obélix. Près de cin­quante ans après leur invention, alors que l’adap­tation au cinéma de l’album Astérix aux jeux Olympiques est l’occasion de mettre en jeu le plus gros budget réuni pour un film français, les deux Gau­lois farfelus et le village aux picrocholines querelles intestines dont ils sont issus continuent à nourrir l’imaginaire des Français.

Comment expliquer l’incroyable succès d’Astérix, en France mais aussi dans le monde (325 millions d’albums vendus, en 107 langues) ? Interrogé sur la question, le principal intéressé, René Goscinny, avouait inlassablement son incapacité à y répondre : « Honnêtement, j’ai cherché la réponse. Je ne l’ai pas trouvée. Cela fait rire, ça c’est une évidence. Mais pourquoi ? Pourquoi fait-on tilt ? Pour­­­­quoi tout le monde s’est-il mis à répéter : “Ils sont fous, ces Romains” ? Comment la potion magique, inventée pour les besoins d’un gag, et que nous ne pensions pas réutiliser, est-elle entrée dans le langage ? »

De guerre lasse, il se rabattait, par haine de l’exégèse – il racontait lui-même comment il avait mis, avec la courtoisie dont il ne se départait jamais, à la porte de chez lui quelque psychanalyste fou dont on imagine qu’il avait dû bien le faire rigoler avec sa réduction du menhir à un symbole phallique ou son analyse œdipienne des relations entre Astérix et Obélix… –, à une ex­plication qui n’en était pas une : « J’attribue le “phénomène Astérix” au fait que ça fasse rigoler les gens. Pas à autre chose. »

Certes, mais reste alors à expliquer pourquoi Lucky Luke ou Iznogoud, autres désopi­­­lantes créations de Goscinny, n’ont pas réussi à occuper, malgré leur évident succès, la même place dans l’imagi­naire collectif.

La première réponse tient sans doute au caractère collectif de ces aventures gauloises. « Si des imbéciles écrivent un jour l’histoire de notre village, ils n’appelleront pas ça les aventures d’Abraracourcix le Gaulois ! » reproche amèrement Bonemine à son chef de mari (dans la Zizanie). Mais si Astérix reste en effet tout au long l’étendard de la série, au fil des aventures, le village s’enrichit sans cesse de nouveaux personnages, faisant d’Astérix la seule bande dessinée qui soit à ce point un microcosme.

Ainsi la BD de Goscinny et d’Uderzo est-elle un laboratoire où le caractère français, mais aussi le reste du monde, peuvent reconnaître leurs réactions archétypales face aux situations les plus variées. Il y a la politique bien sûr, internationale (la résistance aux Romains, inépuisable leitmotiv de la série) et nationale (l’autorité toujours à reconquérir d’Assurancetourix sur une tribu prompte à l’irrévérence et aux divisions) ; il y a la difficulté de vivre ensemble, et ce génie de la division, que les Français vivent volontiers comme un de leurs caractères propres, mais dont on sait depuis au moins René Girard que c’est la chose au monde la mieux partagée ; il y a la vie amoureuse et ses divers aléas, du célibat prolongé (Astérix et Obélix, avec pour ce dernier, menhir au cœur de midinette, un fort penchant à fondre pour le premier falbala qui passe) au mariage conflictuel (Bonemine, faisant partie de ces épouses qui ne semblent avoir épousé leur mari que pour le leur faire payer, passe sa vie à reprocher à Abraracourcix de l’avoir enterrée vivante dans le village : « J’en ai assez de me sacrifier pour un gros barbare qui n’a pas la jugeotte d’un marcassin… »), en passant par l’adulation hypnotique (Agecanonix et son affriolante épouse) ; il y a les aléas du commerce de proximité (Ordralfabetix et ses “poissons à pédigree” à la fraîcheur douteuse, certes, mais qui viennent de Lutèce au lieu d’être bêtement pêchés dans la mer toute proche) ; il y a le conflit entre l’art et les philistins (tout le monde croyait qu’Assurancetourix chantait faux jusqu’à ce que Goudurix, le minet lutécien, décou­vre qu’en réalité le barde était d’avant-garde, ce qui revient probablement au même)… Bref, tous les aspects de la vie personnelle et collective trouvent un reflet, un jour ou l’autre, dans Astérix.

Né sous la république gaulllienne, le village des Gaulois renvoie naturellement à l’un des fondamentaux de la politique du Général, qui est aussi un mythe universel : la lutte de David contre Goliath. On sait que pour de Gaulle, la France, puissance devenue objectivement moyenne, devait continuer à tenir son rang à la première place du concert des nations, et ceci avec l’aide d’une potion magique d’un genre particulier, qui, si le ­secret ne s’en transmettait pas « de bouche de druide à oreille de druide », était tout de même, à l’époque, bien gardé : l’atome.

En inventant, de manière tout à fait fictive, une improbable et irréduc­­tible résistance gauloise à la pax ro­mana imposée par César en 51 avant Jésus-Christ, Goscinny et Uderzo renvoyaient, peut-être inconsciemment, à ce romantisme national du petit qui résiste aux grands, à ce côté Cyrano de Bergerac qui sommeille en chacun de nous. Et les lecteurs étrangers eux-mêmes pouvaient trouver dans la résistance des « irréductibles Gaulois » un écho de cette France gaullienne qui se voulait le porte-parole international des petits, des obscurs, des sans-grade. Un pays puissant, mais pas suffisamment pour menacer l’indépendance d’autrui, et toujours prêt à appuyer de sa puissance quelque noble cause étrangère (« Vive le Québec libre ! »), comme nos héros le feront successivement chez les Égyptiens, les Bretons ou les Ibères (quoique ceux-ci, on le sait, deviennent plus rudes chaque été).

Ce qui n’empêche un patriotisme chevillé au corps, qui n’est d’ailleurs pas l’apanage de nos Gaulois : car durant leurs périples, que ce soit en Hispanie ou chez les Bretons, qui ont eux aussi leur village d’irréduc­tibles, en Helvétie, où des précurseurs de Guil­laume Tell mènent la vie dure aux Romains entre deux fondues, ou en Corse, patrie charnelle qu’Ocatarinetabella­tchixtchix est capable de reconnaître à l’odeur, Astérix et Obélix ne rencontrent que des variantes d’un patriotisme exacerbé, qui apparaît ainsi comme la règle natu­­relle de l’espèce humaine.

Contrairement à ce que veut croire Nicolas Rouvière dans un petit essai, Astérix ou la Parodie des identités (Flammarion, coll. “Champs”) qui plaque absurdement les clichés du politiquement correct actuel sur la BD de Goscinny et Uderzo, la première caractéristique du monde d’Astérix n’est pas “la découverte de l’autre”, mais l’amour passionné de la patrie. Si l’incompréhension d’Obélix vis-à-vis des usages qui lui sont étrangers est moquée, les clichés nationaux (les Bretons parlent à l’envers, les Helvètes sont obsédés de ponctualité et de propreté, les Goths sujets au militarisme…) n’en ren­voient pas moins à des vérités profondes qui sont l’âme des peuples.

Faut-il rappeler que la série entière est ordonnée autour du thème de la résistance à l’envahisseur et du droit des peuples à être maîtres chez eux ? Si Goscinny moque les excès de ce patriotisme parfois prompt à dégénérer en chauvinisme, voire en xénophobie, comme chez Agecanonix, en qui l’âge a pétrifié les défauts habituels de nos Gaulois (« Je n’ai rien contre les étrangers, quelques-uns de mes meilleurs amis sont des étrangers ! Mais ces étrangers-là ne sont pas de chez nous ! » s’exclame-t-il dans le Cadeau de César), il n’en fait pas moins figure de valeur indiscutable partagée par tous, les plus sages y compris. Prototype de l’humaniste bienveillant, véritable Pic de la Mirandole avant l’heure, maîtrisant mille savoirs et bénéficiant d’un large réseau de correspondants érudits dans la totalité du monde alors connu, l’affable Panoramix lui-même n’hésitera d’ailleurs pas, l’intérêt supérieur de la Gaule étant en jeu, à créer de toutes pièces une guerre civile entre Goths, diversion pour le moins belliqueuse et cruelle destinée à assurer à sa patrie quelques siècles de tranquillité.

Ce décalage par rapport au politiquement correct en vigueur (du moins du vivant de Goscinny, car les scénarios ultérieurs signés du seul Uderzo ont hélas montré une perméabilité beaucoup plus grande à l’esprit du temps) peut d’ailleurs être une des clés de la longévité du succès de la série. Esprit frondeur, Astérix l’est d’abord vis-à-vis de la mode du changement pour le changement, du progressisme véhiculé par le conquérant romain, de l’uniformisation des modes de vie sous l’effet de la pax romana.

Élaborée alors que la France connaissait une modernisation à marche for­cée, la série exprime une nostalgie de la vie calme et tranquille, loin de la ville, qui semble à Panoramix l’apogée in­surpassable de la civilisation. Si l’on avait écouté nos Gaulois, nous vivrions encore dans des huttes au milieu des forêts et, à en croire Goscinny et Uderzo, nous ne nous en porterions pas plus mal.

Si Idéfix, le premier écologiste, ne peut voir arracher un arbre sans éclater en sanglots, c’est tout le village qui considère l’urbanisation comme la perte d’un paradis, et la ville comme un lieu de corruption, une Babylone anonyme où l’on cède plus volontiers aux mirages de l’uniformisation des modes de vie. Pour autant, il ne s’agit pas d’arrêter l’inéluctable cours des choses, pas plus qu’il se s’agit de renvoyer les Romains dans leurs pénates : juste de leur faire comprendre que l’on sou-haite continuer à faire les choses à sa façon, juste de ralentir assez la course du monde pour que celui-ci ne de-vienne pas trop inhumain, que la roue du progrès ne broie pas trop de choses précieuses dans son éternelle rotation. « Panoramix, notre druide, lui de-mande Astérix à la fin du Domaine des Dieux, crois-tu vraiment que nous pourrons toujours arrêter le cours des choses comme nous venons de le faire ? » « Bien sûr que non, Astérix, réplique le druide. Mais nous avons encore le temps… »

Ni de droite ni de gauche (partisans d’un ordre traditionnel, vivant dans une société hiérarchisée – « Je suis le chef, j’ai le droit de traiter tout le monde d’imbécile ! », s’écrie Abraracourcix –, ignorant la parité, patriotes, désireux de n’accepter d’apport étranger que limité et librement consenti, ils pourraient être de droite ; hostiles à la mondialisation, à l’économie libérale de marché qui tente vainement de s’implanter chez eux dans Obélix et compagnie, vivant sous une monarchie élective tempérée par l’anarchie, ils seraient plutôt de gauche), nos amis gaulois tendent, à tous ceux qui veulent le contempler, le miroir drolatique et nostalgique d’une communauté hu­maine certes brouillonne et querel­leuse, mais enracinée et chaleureuse, où le bien commun, la solidarité, le cou-rage, le dévouement ne sont pas des vains mots.

Une fiction consolante à l’heure du chacun-pour-soi triomphant, du nomadisme généralisé, de l’urbanisme déshumanisant. Une utopie rigolarde qui nous rappelle que le monde a toujours besoin d’une voix discor-dante, que la sagesse revêt parfois les apparences de la folie, et qu’un village de barbares braillards et délirants peut être plus utile à l’ordre du monde qu’une légion romaine conquérante et disciplinée.

Paru dans Valeurs Actuelles numéro 3714
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Jeudi 30 août 2007

-ymessmerjeune.jpgL'ancien Premier ministre de Georges Pompidou, résistant et académicien, est mort mercredi au Val-de-Grâce, à l'âge de 91 ans. Sa biographie :

Pierre Messmer est né le 20 mars 1916 à Vincennes, son père était industriel.

Après des études secondaires aux lycées Charlemagne et Louis-le-Grand, Bachelier en 1933, il est breveté de l'Ecole nationale de la France d'Outre-mer (1934-1937), docteur en droit (1938) et diplômé de l'Ecole des langues orientales.

Elève administrateur des colonies, EOR à Saint-Cyr, Pierre Messmer effectue son service militaire de 1937 à 1939 au 12e Régiment de tirailleurs sénégalais (12e RTS).

Au moment de la déclaration de guerre, il est maintenu sous les drapeaux, au 12e RTS, comme sous-lieutenant.

Il effectue un stage d'observateur en avion à Tours et est replié dans le Puy de Dôme, à quelques kilomètres de la base d'Aulnat, lorsque, entendant, le 17 juin 1940, le discours du maréchal Pétain à la radio, il décide immédiatement, avec le lieutenant Jean Simon, de tout faire pour continuer le combat.

Tous deux prennent la direction du sud de la France et, au moyen d’une moto puis en auto-stop, arrivent à Marseille, d'où ils parviennent, grâce à la complicité du commandant de marine marchande Vuillemin, à se faire embarquer comme hommes d'équipage à bord d'un cargo italien, le Capo Olmo, qui se prépare à partir en convoi pour l'Afrique du Nord.

Au cours du voyage, le commandant Vuillemin, Pierre Messmer et Jean Simon, avec quelques camarades embarqués clandestinement mais contre l'avis des officiers du bord, déroutent le Capo Olmo vers Gibraltar après avoir convaincu l'équipage.

Le bâtiment rallie ensuite Liverpool, le 17 juillet 1940, apportant à la France libre, outre une trentaine de volontaires, une précieuse cargaison de matières premières et d'avions Glenn Martin en pièces détachées dont la vente permettra de payer les frais de fonctionnement de la France Libre pendant près de trois mois.

Pierre Messmer s'engage alors dans les Forces françaises libres et est affecté, à sa demande, à la 13e Demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE). Chef de section à la 3e compagnie commandée par Jacques de Lamaze, il participe aux opérations de Dakar et du Gabon entre septembre et novembre 1940.

Il se distingue ensuite lors de la campagne d'Erythrée où, sa section étant déjà fortement éprouvée, il s'empare, dans la nuit du 13 au 14 mars 1941, des pentes du Sud du Grand Willy. De nouveau, le 8 avril, à Massaoua, il enlève à la mitraillette et à la grenade, par une habile manoeuvre, deux fortins ennemis puissamment armés, capturant trois officiers et 70 marins.

Deux fois cité, il est décoré de la Croix de la Libération par le général de Gaulle au camp de Qastina en Palestine à l'issue de la campagne d'Erythrée, le 27 mai 1941. Il combat ensuite lors de la douloureuse campagne de Syrie comme commandant de la 3e compagnie.

En septembre 1941, Pierre Messmer est promu capitaine.

Au sein de la 1ère Brigade française libre commandée par le général Koenig, la 13e DBLE participe ensuite à la campagne de Libye et à la défense de Bir-Hakeim. Au cours du siège de Bir-Hakeim, Pierre Messmer qui commande une compagnie du 3e Bataillon de Légion, relève dans des conditions difficiles et au contact de l'ennemi, une autre compagnie particulièrement éprouvée. Il parvient ainsi à maintenir, malgré de furieux assauts ennemis, l'intégrité de la position.

Au cours de la bataille d'El Alamein, dans la nuit du 23 au 24 octobre 1942, il entraîne sa compagnie à l'assaut de la position solidement défendue de Nag-rala, infligeant de lourdes pertes à l'ennemi. Par la suite, son activité suit toutes les campagnes de son unité.

En juillet 1943, après la campagne de Tunisie, Pierre Messmer est envoyé en mission aux Antilles où règne une agitation militaire et civile importante.

De retour en Angleterre en octobre 1943, le capitaine Messmer suit un stage parachutiste dans le but d'être envoyé en France mais finalement, en janvier 1944, il est affecté, à Londres, à l’Etat-major du général Koenig, nommé commandant en chef des Forces françaises en Angleterre et des Forces françaises de l’Intérieur.

Le capitaine Messmer débarque en août 1944 en Normandie ; il dirige vers Paris le convoi de l'Etat-major et entre dans la capitale, dont Koenig a été nommé gouverneur militaire, le 25 août en même temps que la 2e DB.

En janvier 1945, promu commandant, il est envoyé à Calcutta pour y créer une Mission militaire de liaison administrative en qualité de commissaire de la République par intérim.

Parachuté le 25 août 1945 au Tonkin pour y créer une nouvelle mission, il est fait prisonnier par le Viet-Minh. Après deux mois de captivité, il s’évade dans des conditions particulièrement difficiles et rejoint les forces françaises.

Secrétaire général du comité interministériel de l'Indochine en 1946, il est ensuite directeur de cabinet d'Emile Bollaert, haut-commissaire en Indochine.

Il redevient ensuite administrateur en chef de la France d'Outre-mer en 1950, puis gouverneur de Mauritanie (1952) et de Côte d'Ivoire (1954-1956).

Haut-commissaire de la République au Cameroun en 1956-1958, puis Haut-commissaire en AEF puis en AOF en 1958 et 1959, Pierre Messmer est ministre des Armées de 1960 à 1969, ministre d'Etat chargé des DOM-TOM (1971-1972) et Premier ministre de juillet 1972 au mois de mai 1974.

Pierre Messmer est également député UDR puis RPR de Moselle (1968-1988), conseiller régional (1968-1992) et président du Conseil régional de Lorraine, conseiller général de Moselle (mars 1970-mars 1982) et maire de Sarrebourg pendant 18 ans (1971-1989).

Il préside le groupe RPR à l'Assemblée nationale de 1986 à 1988.

Pierre Messmer est par ailleurs membre de l'Académie des sciences d'Outre-mer depuis 1976 et membre, depuis 1988, de l'Académie des sciences morales et politiques avant d'en devenir le secrétaire perpétuel (1995-1998). Il est également Chancelier de l'Institut de France (1998-2005) puis chancelier honoraire.

Par ailleurs président de l'Institut Charles de Gaulle (1992-1995) puis de la Fondation Charles de Gaulle (1995-1998), Pierre Messmer est élu, le 25 mars 1999, à l'Académie française au fauteuil de Maurice Schumann.

En octobre 2001, Pierre Messmer succède au général d'armée Jean Simon à la présidence de la Fondation de la France libre.

Par décret du Président de la République du 6 juin 2006, Pierre Messmer est nommé Chancelier de l'Ordre de la Libération en remplacement du général d'armée Alain de Boissieu décédé.

Pierre Messmer est décédé le 29 août 2007 à l'Hôpital du Val-de-Grâce à Paris.



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Vendredi 1 juin 2007
L'écrivain Max Gallo, 75 ans, a été élu jeudi à l'Académie française, au fauteuil du philosophe Jean-François Revel, au premier tour, a annoncé la secrétaire perpétuelle Hélène Carrère d'Encausse.

Avec 15 voix sur 28 votants, Max Gallo a remporté la majorité des suffrages. Cinq voix se sont portées sur Claude Imbert, le reste se répartissant en 3 bulletins blancs, 4 bulletins blancs marqués d’une croix, signalant le refus des deux candidats, et une voix pour un non candidat, Bernard Henri.

Max Gallo avait déjà présenté sa candidature à l’Académie en juin 2000, mais n’avait alors obtenu que six voix.

Né en 1932 à Nice dans une famille d’immigrés italiens, le nouvel académicien a la fibre patriotique et la passion de la République. Agrégé d’histoire, il a écrit une centaine de livres et a réussi à toucher le grand public avec des sagas romanesques («La Baie des Anges», «Les Patriotes»…) et des biographies historiques à succès, de Jaurès, De Gaulle ou Napoléon.

Ancien militant communiste, Max Gallo a également mené une carrière politique dans les années 1980-90. Député de 1981 à 1983, puis porte-parole du gouvernement socialiste de 1983 à 1984, il est président du nouveau «pôle républicain» de Jean-Pierre Chevènement en 2002. Il a depuis pris ses distances avec la gauche en se ralliant récemment Nicolas Sarkozy. Il avait déjà voté Charles Pasqua aux élections européennes de 1999. Le 16 mai dernier, il a participé aux côtés du président fraîchement élu à l’hommage aux résistants à la Cascade du Bois de Boulogne.
 
Max Gallo déclarait à la journaliste Ariane Chemin en 2002: «Je n’ai jamais eu aucun prix, sauf celui des lectrices d’Elle. C’était il y a vingt-sept ans, ça m’a fait très plaisir.» «La France ne reconnaît les écrivains populaires qu’après leur mort». L’académie française l’a aujourd’hui reconnu, bien vivant
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Dimanche 15 avril 2007

Il était l'un des plus grands noms de l'histoire contemporaine, et l'auteur d'une trentaine d'ouvrages d'histoire politique, intellectuelle et religieuse de la France aux XIXe et XXe siècles. Il était âgé de 88 ans.


L'historien et politologue français René Rémond est décédé dans la nuit de vendredi 13 à samedi 14 avril à Paris, à l'âge de 88 ans, des suites d'une maladie, a-t-on appris samedi auprès de sa collaboratrice.
René Rémond, grand témoin du XXe siècle, né en 1918, était président de la Fondation nationale des sciences politiques de 1981 à janvier 2007, et avait été élu à l'Académie française le 18 juin 1998 au fauteuil de François Furet.
Il s'est éteint à l'hôpital Cochin à Paris, a précisé à l'AFP Anne Gourinchas, qui s'est présentée comme "sa plus proche collaboratrice".

René Rémond, l'un des plus grands noms de l'histoire contemporaine, est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages d'histoire politique, intellectuelle et religieuse de la France aux XIXe et XXe siècles.
Son ouvrage le plus célèbre, "La droite en France de 1815 à nos jours", réédité plusieurs fois (sous le titre "Les droites en France"), est une référence pour les historiens et politiciens. René Rémond y dresse une typologie des trois familles de la droite française: la droite orléaniste, la droite légitimiste et la droite bonapartiste.
Il est également l'auteur de "L'anticléricalisme en France de 1815 à nos jours" (1976), de "L'histoire de la France religieuse" et de "Introduction à l'histoire de notre temps" (1974), ouvrage de référence pour les étudiants en histoire.


D'après AFP
par le Citoyen Thimèle publié dans : Inclassable
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Lundi 22 janvier 2007


Il est mort au moment même où les pouvoirs publics veulent rendre effectif un principe pour lequel il s'est battu toute sa vie : le droit au logement. Jusqu'au crépuscule de son existence, il a défendu les sans-abri et les mal-logés. Même diminué, il avait tenu, en janvier 2006, à se rendre à l'Assemblée nationale pour s'opposer aux députés qui voulaient vider de sa substance la loi obligeant plusieurs centaines de communes à construire des logements sociaux sur leur territoire. L'abbé Pierre est mort, lundi 22 janvier, à 5 h 25 à l'hôpital du Val-de-Grâce, à Paris, où il avait été admis huit jours plus tôt. Il avait 94 ans.

La mort, Henri Grouès – il choisira le pseudonyme d'abbé Pierre dans la clandestinité – l'appelait depuis son enfance. "Dès l'âge de 8 ans [lors du décès de son grand-père], j'ai vécu dans l'impatience de la mort", confiait-il, se préparant avec ferveur à une proche "rencontre avec l'Amour absolu." "Notre sœur la mort", comme il la désignait, l'abbé Pierre l'a souvent côtoyée.

Par accident : quand il "dévisse" dans un glacier alpestre pendant la guerre ou lorsqu'en juillet 1963 il réchappe de justesse du naufrage d'un bateau argentin dans le rio de la Plata. A cause de la maladie surtout : jamais, peut-être, valétudinaire n'a réussi à puiser au tréfonds de lui-même autant de ressources physiques et mentales pour venir, des décennies durant, au secours de son prochain.

Pulmonaire, il doit fréquemment interrompre ses études, au collège des jésuites de Lyon, à la faculté de théologie de la même ville – où il était né, le 5 août 1912, dans une nombreuse (huit enfants), riche et pieuse famille de soyeux –, puis pendant son noviciat à Saint-Etienne et son scolasticat à Crest (Drôme). Après qu'il eut opté, à 19 ans, pour l'ordre des capucins – distribuant sa part d'héritage aux nécessiteux de Lyon –, il faut toute la persuasion de son directeur pour qu'au bout de sept ans Henri Grouès se résigne à quitter la vie monastique, sous peine d'y laisser sa santé. Mais, répétera-t-il, "si je n'avais pas eu ce désert de vie, de renoncement permanent dans l'Amour, dans la perception de l'Adorable, je n'aurais pas pu traverser ma vie ultérieure sans être brisé".

La maladie s'acharne : vingt-deux mois d'hôpital, six opérations, entre 1954 et 1958, lorsqu'il s'écroule d'épuisement physique et psychique, après cette folle période qui a vu, selon son expression, "l'insurrection de la bonté" en faveur des sans-logis. Beaucoup plus tard, l'abbé Pierre souffrira de la maladie de Parkinson, dont les médecins stopperont l'évolution. En 1991, il sera la victime d'un accident cardiaque.

Ironie du sort, une diphtérie le sauve, durant l'été 1943, quand il est transporté en clinique, peu avant que la Gestapo ne fasse irruption dans son presbytère, à Grenoble, où il a été nommé vicaire, après avoir été ordonné prêtre en août 1938. Grenoble est la plaque tournante de son activisme de l'ombre : il participe à des coups de main, crée le premier refuge pour réfractaires au STO, fonde un journal clandestin, L'Union patriotique indépendante. Arrêté et évadé deux fois, il rencontre le général de Gaulle à Alger le 17 juin 1944.

Le gouvernement provisoire le nomme aumônier général de la marine. Des tâches d'information l'amènent à parcourir, en 1945, l'Afrique francophone. Sa prédiction s'est réalisée : gamin, il avait claironné qu'il serait "missionnaire, marin ou brigand". "Brigand", il se réjouissait de l'avoir été aux yeux de la Gestapo et de la police de Vichy.

Parce qu'il a, pratiquement jusqu'au bout, déployé une énergie étonnante, et parce qu'il a traversé le XXe siècle, la précarité de sa santé était méconnue de l'opinion. Car cette fragilité n'a presque jamais empêché l'abbé Pierre de monter en première ligne pour appuyer une cause et même d'observer encore, à 70 ans passés, des grèves de la faim pour dénoncer une injustice. Les repos forcés ne pouvaient pas, chez lui, être oisifs. Témoin, la révélation de sa vie : à Pâques 1927, de retour d'un pèlerinage à Rome, il éprouve, en priant à Assise, une exaltation "indescriptible", qu'il ne s'explique pas. L'illumination naît peu après, au cours d'une convalescence, à la lecture d'un gros ouvrage sur saint François d'Assise. Henri Grouès a à peine 15 ans. Son chemin spirituel est tracé.Bâtir, encore et toujours, devient l'altruiste obsession de l'abbé Pierre. Poussé par ses amis résistants, il est élu, à la Libération, député indépendant de Meurthe-et-Moselle (il rejoint le MRP en 1946, puis la Gauche indépendante socialiste en 1950 avant d'être battu en 1951). Pour être proche du Palais-Bourbon, il retape, à Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis), un pavillon délabré, qui devient un lieu de réunion pour des équipes ouvrières et une auberge de jeunesse.

A l'été 1949, c'est la rencontre, dans le voisinage, avec un ex-bagnard qui a tenté de se suicider. "Moi, je n'ai rien à te donner, lui dit l'abbé Pierre. Toi, tu n'as rien à perdre puisque tu veux mourir. Alors, donne-moi ton aide pour aider les autres." Georges sera le premier compagnon d'un havre qu'à Pâques 1950 l'abbé Pierre baptise "Emmaüs", en référence à l'Evangile (Luc, 24). Georges se souviendra : "Ce qui me manquait, ce n'était pas seulement de quoi vivre, c'était aussi des raisons de vivre."

Une petite communauté se forme, née du hasard et de la nécessité, sans que l'abbé Pierre l'ait conçue comme un projet, encore moins comme une œuvre de charité. Les débuts sont aventureux : repris de justice, alcooliques, miséreux; promiscuité, bagarres, dénuement. Les pionniers d'Emmaüs n'étaient pas des enfants de chœur; ils se sont révélés hommes de cœur. N'était admis que celui qui acceptait de travailler plus que pour sa seule subsistance. L'abbé Pierre avait une devise, "Hommes debout", et une maxime : "La lutte pour mon pain, ce peut être du matérialisme; la lutte pour le pain des autres, c'est déjà du spiritualisme."

Une famille, expulsée en plein hiver est recueillie en 1951. Les compagnons lui érigent un abri. Leur vocation de bâtisseurs est née. Elle ne s'exerce pas toujours dans les règles de l'art et de la législation, mais les autorités ferment les yeux, déchargées à bon compte d'un milieu que l'on ne nomme pas encore le quart-monde, mais qui y ressemble comme deux fleurs de misère. Le bouche-à-oreille et… les services sociaux dirigent des sans-logis vers Emmaüs. Baraquements en bois ou en tôle, puis petites maisons en dur s'élèvent à Neuilly-Plaisance, à Pontault-Combault, au Plessis-Trévise. Mais la trésorerie de la communauté est souvent à sec et l'abbé Pierre mendie sur les Grands Boulevards à Paris. Cela donne l'idée à deux de ses compagnons d'enseigner autour d'eux leur savoir-faire : les chiffonniers d'Emmaüs prennent ainsi place aux côtés des bâtisseurs ; quelque 150 familles sont tant bien que mal relogées. Par la puissance de sa colère et de son message, l'abbé va provoquer un raz-de-marée de générosité en France durant l'hiver 1954.

L'abbé Pierre le ressassera : sans l'obscur labeur accompli depuis 1949, sans la solidité des liens tissés au quotidien, "rien ne se serait produit cinq ans plus tard". Emmaüs ne serait pas passé, selon sa formule, "des catacombes à la vaticanisation", essaimant dans le monde entier pour compter aujourd'hui 350 communautés, dont 110 en France.

L'abbé Pierre n'avait pas conservé, de la bienfaitrice déferlante de 1954, que des images heureuses. Plus encore que les graves ennuis de santé qui en étaient résultés, il déplorait alors sa "tumultueuse célébrité" et décidait de s'éclipser du champ médiatique français. Pendant trois longues décennies, on ne le reverra que très épisodiquement sous le feu des projecteurs, pour s'indigner de "la détresse du peuple bengali" (1971) ou de la "tragédie des boat people" (1979). Il visite, en y travaillant souvent de ses mains, les communautés Emmaüs dans 35 pays, donne de multiples conférences, se rend aux Etats-Unis et au Canada, où, devant des parterres médusés, il fustige les nantis et exhorte la jeunesse à se mobiliser "non pour l'argent, mais pour l'Amour". Il élabore un "manifeste universel", adopté en 1969 à Berne par la première assemblée mondiale d'Emmaüs. Cette profession de foi prescrit, dans son article premier, que soient "servis premiers les plus souffrants". En la rédigeant, l'abbé Pierre s'est souvenu de son père qui, le dimanche matin, allait laver et raser les indigents.

Phénomène rarissime : lorsqu'il revient, en 1984, à l'âge de 72 ans, sur le devant de la scène publique, la mémoire collective se rappelle d'emblée ce visage diaphane aux joues mangées d'une barbe qui a blanchi, ce regard bleu en constante alerte et interrogation, cette frêle silhouette coiffée d'un éternel béret, revêtue d'une soutane dont l'abbé Pierre n'a jamais, par commodité, abandonné le port, cette pèlerine jetée en coup de vent sur les épaules, ces gros souliers autrefois maculés de la boue des bidonvilles et cette voix de tribun qui contraste tant avec ce profil transparent. Tout se passe comme si, au fil du temps, les générations s'étaient inconsciemment transmises le message du 1erfévrier 1954. Trente ans après, le fondateur d'Emmaüs retrouvait immédiatement l'oreille de la jeunesse française.

Une sombre histoire, en 1984, le décida, malgré lui, à un médiatique retour en force. L'école parisienne Hypérion était fortement soupçonnée par les autorités italiennes d'être une base des (anciennes) Brigades rouges. L'un de ses enseignants, Vanni Mulinaris, en voyage à Udine (Frioul), est arrêté et incarcéré sous l'accusation de terrorisme. L'abbé Pierre connaît personnellement ce professeur; pour lui, il s'agit d'une "violation des droits de l'homme". Il harcèle les pouvoirs publics des deux côtés des Alpes. Vanni Mulinaris est libéré, après trois ans de prison, sans jugement.

La même année, au Palais des congrès à Paris, devant 3 000 personnes muettes d'attention, l'abbé Pierre s'insurge cette fois contre "le scandale de la destruction des surplus agricoles" et il annonce l'instauration de la première banque alimentaire française. Coluche s'en inspira dès 1985 pour créer les Restaurants du cœur. Imperméable à l'humour du fantaisiste, mais sensible à sa mordante lucidité, l'abbé Pierre soutint son initiative. En mars 1986, Michel Colucci frappa à sa porte pour lui remettre un chèque de 1,5 million de francs. Trois mois plus tard, Coluche se tuait à moto. L'abbé Pierre a célébré la messe des funérailles.

L'un et l'autre ont été des phénomènes médiatiques. A son corps défendant, estimait le fondateur d'Emmaüs. Au soir de sa vie, il confiait : "Je suis las de tout ce qui m'a mis en spectacle", et il reniait son propre "mythe". Il avait sollicité les médias en 1954, ceux-ci ne devaient plus lui laisser de répit, trente ans plus tard, jusqu'à ce qu'il prenne, à partir de 1994, quelque distance avec la télévision. Au cours d'une émission publique, il avait été hué, pour la première fois, par une sotte partie de l'assistance, pour avoir, restant dans son rôle de prêtre, déclaré que "la fidélité" demeurait le meilleur rempart contre les maladies sexuellement transmissibles.

Mais, surtout, pendant cette décennie (1984-1994), il a été la conscience de la société française. Pour lui, c'était "un devoir" de s'enflammer devant stylos, micros et caméras, dès que pointait le spectre d'une injustice. "Voix des hommes sans voix", comme il aimait se définir, ses colères étaient toujours spontanées. Elles ont fait réfléchir et fléchir plus d'un responsable politique, de gauche comme de droite. Le 14 juillet 1992, promu grand officier de la Légion d'honneur à la veille de son80 e anniversaire, il refusait de porter l'insigne tant que trois cents familles africaines, mises à la rue et campant depuis trois mois sur l'esplanade de Vincennes, ne seraient pas relogées. Dans les 24 heures, le gouvernement socialiste de Pierre Bérégovoy mettait deux immeubles inoccupés à leur disposition.

Le 18 décembre 1994, l'abbé Pierre accompagnait des militants de Droit au logement (DAL) qui envahissaient un bâtiment de la rue du Dragon, à Paris (6e). Dans la soirée (un dimanche), il était reçu par le premier ministre, Edouard Balladur, qui garantissait la non-intervention des forces de l'ordre. Le lendemain, Jacques Chirac, alors maire de Paris, renchérissait – en pleine campagne présidentielle, il est vrai –, en accédant à une revendication de DAL : une ordonnance de 1945 sur la réquisition de locaux vacants était remise en vigueur.

L'abbé Pierre était un politique habile. Il savait jouer de son charisme sans céder aux sirènes politiciennes. "On me dit 'de gauche', ça me fait sourire. Droite, gauche, je n'en sais rien, a-t-il écrit dans Testament. Mon choix est de montrer la réalité telle qu'elle est et de faire percevoir les priorités." Son indépendance d'esprit lui a permis, au fil des scrutins, d'interpeller les candidats sur le sort des plus démunis, notamment lors des divers projets de loi contre l'exclusion.

Il commit un faux pas lorsque, en avril 1996, il apporta son soutien au philosophe négationniste Roger Garaudy. Cruelle et douloureuse aberration : celui qui, entré dans la Résistance dès juillet 1942, avait sauvé de nombreux juifs en les faisant passer en Suisse et en Espagne; celui qui avait toujours pourfendu les idées d'extrême droite, comparant publiquement Jean-Marie Le Pen à Mussolini; celui qui proclamait qu'"être raciste, c'est se tromper de colère"; celui-là même s'égarait, à l'âge de 83 ans, dans une cause antisémite. Certes, après trois mois d'une pénible polémique, l'abbé Pierre exprimait un total repentir. Mais un trouble profond avait été jeté, pas seulement chez les croyants.

Par la suite, ses interventions publiques se firent de moins en moins fréquentes à mesure que le poids des années s'alourdissait. Mais il trouvait, de temps à autre, suffisamment de forces pour prendre la défense des déboutés du droit au logement. En juin 1999, il attira l'attention du maire de Paris sur le sort d'une quarantaine de familles qui campaient dans le 11e arrondissement de Paris. En novembre 2002, il se rendit à Choisy-le-Roi (Val-de-Marne), dans un bidonville occupé par des familles roumaines, afin de dénoncer le projet de loi de Nicolas Sarkozy sur la sécurité intérieure. il lança, du Trocadéro, en février 2004, un nouvel appel en faveur des plus démunis, fustigeant l'égoïsme de ceux qui empêchent les réquisitions d'habitations vides et la construction de logements sociaux.

Le fondateur d'Emmaüs portait un regard clairvoyant sur la société, sur l'évolution des mœurs et de la sexualité. Reconnaissant sans fausse pudeur que "le plus douloureux à vivre, ce fut vraiment le vœu de chasteté, qui conduit à renoncer à la tendresse d'une femme", il prenait en compte le vécu humain, qu'il s'agisse de la contraception, de l'avortement ou de l'usage du préservatif pour se protéger du sida : "Risquer de contaminer quelqu'un sciemment, jugeait-il, c'est criminel." Ni sa sensibilité aux troubles de la société ni ses franches critiques à l'égard des fastes de l'Eglise catholique ne lui ont jamais fermé les portes du Vatican. Il a été fraternellement reçu par tous les papes de l'après-guerre. "Vous êtes mon charbon ardent", lui avait dit Mgr Roncalli, alors nonce à Paris, futur pape Jean XXIII. L'abbé Pierre a aussi dialogué avec la plupart des grands de ce monde, prêchant pour un gouvernement fédéral à l'échelle planétaire, "respectueux des diversités humaines, mais capable d'imposer une loi commune minimum".

L'abbé Pierre a été l'un des tout premiers à comprendre que la pauvreté nécessitait une approche fondamentalement différente d'un assistanat paternaliste, voire humiliant. Le fondateur d'Emmaüs ne parlait pas souvent de Dieu avec ses compagnons, mais il leur avait révélé ses "trois certitudes". "Malgré toutes les atrocités, malgré la souffrance de tant d'hommes et de femmes (…), oui, je crois que l'Eternel est Amour quand même, que nous sommes aimés quand même et que nous sommes libres quand même.".


Michel Castaing, rédacteur initial de cette nécrologie, est mort en 2006.
Le texte en a été revu et complété par Bertrand Bissuel.

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