Culture et mémoire républicaine

 

Recherche

A propos du site

11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 17:24

stock_exchange.gif

 

Par Laurent Pinsolle


En 1966, lors d’une conférence de presse, le Général de Gaulle avait affirmé que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille ». Beaucoup de temps est passé et il est difficile de ne pas avoir l’impression que c’est bien désormais la corbeille qui dicte son agenda aux gouvernements.

« La corbeille a dit »

1999 : après avoir garanti la stabilité du système financier étasunien pendant des décennies et l’avoir protégé des crises boursières, la corbeille demande l’abrogation du Glass Steagall Act, qui instaurait une stricte séparation entre banques d’affaires et banques de dépôts. L’administration Clinton et un Congrès alors républicain s’exécutent.

2001 : après des années d’exubérance irrationnelle, les institutions financières du monde entier se rendent compte que leurs évaluations du prix de nombreuses actions est totalement ridicule, notamment dans le domaine de l’information et des télécommunications. En deux ans, la valeur de France Telecom baisse ainsi de 93% (de 219 à 7 euros) !!! Asphyxiées par cette baisse des cours, la corbeille demande une baisse des taux et l’obtient. La Fed les descend à 1%, la BCE à 2%.

2008 : après un nouvel épisode spéculatif où les institutions financière ont poussé les prix de l’immobilier à un niveau complètement déraisonnable, le marché se retourne. Mais la conjonction de l’effondrement de la bourse et du marché immobilier provoque un cataclysme financier comparable à la Grande Dépression de 1929. La corbeille demande et obtient le secours des Etats pour sauver les banques (baisse des taux, nationalisation, rachat d’actifs, prêts, garanties et recapitalisation).

2009 : la récession consécutive à la crise financière angoisse la bourse qui craint un scénario comparable à celui des années 30, où la dépression économique avait suivi la dépression financière. La corbeille demande donc des plans de soutien aux économies. Barack Obama se met d’accord avec le Congrès pour un plan de près de 800 milliards de dollars sur deux ans.

2010 : la montée des déficits et de la dette consécutive à la crise économique, aux plans de soutien aux banques et à la relance de l’économie angoisse des marchés qui commencent à douter de la capacité des Etats à honorer leurs engagements. La corbeille demande donc des plans de rigueur pour réduire les déficits publics. L’Irlande, puis la Grèce, le Portugal, l’Espagne et la France cèdent. Mais pour éviter un défaut des Etats faibles qui frapperait les banques, la corbeille obtient un plan de secours.

La démission des politiques

On pourrait démultiplier les exemples : la supervision des normes comptables déléguée à des banquiers, dealers auxquels on confie la réglementation sur les stupéfiants, la législation sur les stocks options (gouvernement Jospin), la libéralisation des mouvements de capitaux… Bref, aujourd’hui, il semble que la corbeille gouverne le monde. De plus en plus, les décisions des hommes politiques sont des réactions aux mouvements d’humeur des marchés financiers.

En 1968, du fait des accords de Grenelle, qui avaient relancé l’inflation, les marchés poussaient la France à dévaluer le franc. Le Général de Gaulle qui n’acceptait pas que la corbeille ait une quelconque influence sur la politique de la France refusa. Et la simple expression de son refus suffit à faire stopper la spéculation. Ainsi, la France put dévaluer à froid, quelques mois plus tard.

Naturellement, la situation actuelle n’a strictement rien à voir avec la situation de la fin des années 60. Le poids des marchés est devenu tel que ses volontés s’imposent de plus en plus aux dirigeants politiques. Pourtant, cela n’empêche pas de se demander si cet état de fait n’est pas une formidable perversion de notre système économique, dont l’objectif devrait être un partage des fruits de la croissance et non pas la soumission aux volontés capricieuses, égoïstes et contradictoires des bourses.

Les politiques, de gauche comme de droite, ont démissionné face à ces questions. Les récents évènements devraient pourtant les pousser à réfléchir sur des propositions concrètes pour réguler la finance et la remettre au service de l’économie productive et de toute la collectivité.

Repost 0
Published by le Citoyen Thimèle - dans Economie & Social
commenter cet article
11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 16:29
Le-retour-gagnant-d-Aubry_pics_500.jpg
Par Régis Soubrouillard

A deux ans de la présidentielle, Martine Aubry dévoile les contours du projet de société socialiste : la société du « care ». Un objet politique non identifié, d'inspiration anglo-saxonne qui hésite entre compassionnel, charité généralisée et souci de l'autre, largement pensé pour appâter le senior. L'apothéose de l'Etat-mémère, le triomphe du Bien. Le degré zéro de la politique.


La machine socialiste est en route. En route pour 2012. En route pour gagner ! Sarkozy en ligne de mire. L’actuel président, un genou à terre, peut trembler. Martine Aubry a des munitions. Et pas n’importe lesquelles. Le programme socialiste dévoile ses premiers atours qui font déjà saliver la France entière : la société du « care » !

Difficile de faire mieux pour éteindre aussitôt le soupçon de curiosité sinon d’espoir qu’aurait pu faire naître un projet de société alternatif digne de ce nom. Jean-Michel Aphatie s’est empressé de décerner le prix de la « nunucherie avec palmes et tuba à l’unanimité du jury » au rédacteur du Monde déjà tombé sous le charme de ce « galimatias de bon sentiments ».

Dans une tribune publiée dans le quotidien, 15 avril dernier, Martine Aubry décrivait « une société du soin, une aide de qualité aux personnes fragilisées, le traitement des grandes dépendances, et les soins corporels et vitaux quotidiens. C’est aussi mieux reconnaître, mieux former et mieux rémunérer ceux qui apportent ces soins et en exercent la lourde responsabilité ». Du soin, rien que du soin. Inutile de faire un pont d’or au Bébé-Séguéla de service. Le slogan de la présidentielle est tout trouvé : « Aubry : Soin-Soin-Tagada-Soin-Soin ! ». Imparable.

Le care ou l'Etat-mémère

En revanche, on cherche encore le projet politique. C’est bien tout le problème : le « care » relève de l’objet politique non-identifié à mi-chemin entre le compassionnel, l’humanitaire, la charité et le souci de l’autre. Preuve que l’utopie Bisounoursland façon peuple-enfant anime toujours autant nos élites politiques tellement adultes.

Un concept qui fleure bon le maternage politique dont le psychanalyste Michel Schneider, pourtant
de gauche lui-même, avait déjà identifié les premiers signes dans la gauche plurielle et le projet de Ségolène Royal. Dans Big mother, un pamphlet politique paru en 2002, il appelait l’Etat à recouvrer ses fonctions régulatrices et d’autorité: « Hobbes montrait déjà que la destruction du paternalisme était nécessaire à la construction des rapports sociaux modernes et à la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché. Mais d'être moins paternaliste et masculin, le pouvoir ne se féminise pas pour autant. Il se maternalise. Quant au fond de l'action menée par le gouvernement de la gauche plurielle, toutes les mesures significatives pourraient s'inscrire dans une vision maternelle de l'Etat : trente-cinq heures, assurance maladie universelle, emplois-jeunes, négociations avec les indépendantistes corses, parité, pacs, proposition de loi sur le patronyme et l'homoparentalité, abandon de la conscription militaire, loi sur la présomption d'innocence. Big Mother, la mère-Etat, s'élargit jusqu'à effacer le père, et seule fait face à une société d'enfants ». 

Sept ans, plus tard, le constat est largement corroboré dans les faits par un enseignant à l’échelle de son établissement scolaire.
Sur son blog baptisé un prof au pays des merveilles, il explique dans un texte amusant que: « nos établissements scolaires baignent dans le care. Le principe d'individualisation de la sanction, la pénétration parentale de nos diverses institutions et réunions (car qui mieux qu'une mère -sauf quand elle a égaré son tire-lait et donc que Junior doit rester clampé à son distributeur automatique de lolo- peut venir expliquer au prof l'intérêt de l'élève -pardon !- de l'enfant ?), les interminables discussions sur les problèmes familiaux de tel ou tel élève (« on t'a dit d'écrire « enfant », Celeborn ! »), les messages précisant de ne pas trop brusquer l'élè... l'enfant car son chien est mort la semaine dernière (oui, j'exagère. N'empêche que j'ai croisé récemment un mot sur le tableau de la salle des profs signalant que deux gosses avaient été choqués du cambriolage de leur maison pendant les vacances et qu'il fallait y aller mollo avec eux), les infinies arguties sur le fait que Zorglub4 va mal prendre l'avertissement conduite que des profs psychorigides envisagent de lui mettre (ou sur le fait que si les félicitations lui passent sous le nez, ça va le « braquer ») : tout ça, c'est du care, en veux-tu en revoilà ! » lâche-t-il. Vivement la « care academy » !

Avec la crise, Big Mother montre ses limites


Outre l’anglicisme de service qui rend le concept imbitable, remonter aux racines intellectuelles du « care » en dit long sur le chemin que les socialistes n’ont pas parcouru. Incapacité à théoriser, conceptualiser, mettre en mots un projet politique dans leur langue…maternelle.

Le « care » a été théorisé par des féministes radicales anglo-saxonnes partant de l’idée que l'expérience de la maternité chez la femme développerait une « attention particulière à la dépendance et à la vulnérabilité des êtres humains ».
D'où la création d'une éthique féminine opposée à la vilaine éthique masculine. Ajoutez-y une pincée de troisième voie blairiste à pures fins de tactique politique histoire d’appâter le senior …Le « care » est prêt à être servi.  

Mais déjà la crise décrédibilise l’Etat-mémère :
« la « big mother » s’est dégonflée. Elle a montré qu’elle ne donnait pas tout à tout le monde et qu’elle ne pouvait pas tout. Les gens qui attendaient une espèce de profusion de richesses, d’une espèce de bulle de richesses sont confrontés effectivement à eux-mêmes et au fonctionnement d’une société juste. Je crois que seul l’État, la croyance en l’État, en ses vertus paternels, régulatrices, donneur de lois, donneur de cadres, donneur de limites, peut compenser » constatait encore récemment Michel Schneider dans une interview.

Le degré zéro de la politique

Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que certains intellectuels affichent leur scepticisme face aux applications politiques d’un tel concept. Le sociologue Alain Ehrenberg, admet que « le care est une éthique ou une morale, mais on ne voit pas quelle politique on va pouvoir en tirer. C'est le ton de la compassion et ce n'est pas avec cette référence qu'on parle de la réalité et qu'on ouvre des perspectives d'avenir crédibles ».

Dans
La révolte des Elites, paru en 1996 le sociologue américain, Christophe Lasch mettait ses prosélytes en garde contre un ethos compassionnel mal placé, y voyant le risque d’une trahison de la démocratie : « La démocratie demande une éthique plus stimulante que la tolérance. La tolérance, c’est bien joli, mais ce n’est que le commencement de la démocratie, non sa destination. De nos jours, la démocratie est plus sérieusement menacée par l’indifférence que par l’intolérance ou la superstition. Le respect n’est pas synonyme de tolérance ou de prise en compte de « modes de vie ou communautés différents ». Il s’agit là d’une approche touristique de la morale ».

L’expression aurait sans doute plu à Philippe Muray, impitoyable pilonneur de cet Empire du Bien. Mais on peut se demander si le care des années 1990, ne vient pas trop tard ou trop tôt. Trop tard parce que l'enfer du jeu boursier ne laisse plus guère de place à l'Empire du Bien. Et trop tôt parce qu'il faudra sans doute attendre l'apocalypse d'une nouvelle crise pour que le care s'impose à nouveau. Comme un kit minimal de survie après la crise.

Repost 0
Published by le Citoyen Thimèle - dans Economie & Social
commenter cet article