Culture et mémoire républicaine

 

Recherche

A propos du site

27 février 2009 5 27 /02 /février /2009 22:35

Par Raphaël Anglade


Dans un monde économique qui part en lambeaux, regardez-les qui chevrotent leurs mantras, les libre-échangistes.

Sur les plateaux télés, dans les couloirs de l’Eurocratie, à Davos, dans la presse de droite et dans la presse de gauche dévoyée, ils errent, marmottant les prières de leur religion déchue. Pareils aux derniers des staliniens, ils cherchent dans les décombres la trace de leur foi dépassée.

Leur idéologie fut la dernière des grandes idéologies du XXe Siècle. Elle s’ancrait dans quelques idées simples : laisser les gens entreprendre et commercer, fluidifier les échanges, favoriser l’initiative, limiter l’intervention des États, faire confiance aux individus, préférer le commerce à la guerre... qui y trouverait à redire ?

« Et on supprima toute entrave à la concurrence déloyale... »
Sauf qu’elle fut insensiblement confisquée par quelques-uns. Le principe de modération devint un axiome, une règle de foi. On supprima toute entrave à la concurrence déloyale de pays qui nous concurrençaient sans prendre la peine de protéger leurs populations, pour s’aligner, on commença à démanteler nos solidarités, nos protections, nos services publics. Pour tenter de capter ces capitaux que l’on avait exagérément fluidifié, on accepta de les rémunérer à outrance. 10 % du PIB passa en 15 ans des travailleurs vers les actionnaires.

On perdit de vue le sens de l’honneur, le sens du travail, le sens du service. Le rendement devint la seule règle et la seule fin.

Aveuglement ? Pas seulement, une petite oligarchie profitait de ce laxisme pour s’enrichir dans des proportions jamais atteintes. Par sécurité, elle inventa de rémunérer les dirigeants en fonction des revenus de son patrimoine. Ceux-ci se désolidarisèrent de leurs salariés, qui subirent la précarité la plus violente. Les ouvriers, d’abord, les ingénieurs, ensuite, presque tous désormais.

« L’irréalité la plus complète »
Au cours des 15 dernières années, dans une véritable frénésie, ils basculèrent dans l’irréalité la plus complète. On produisit de l’argent à partir de formules de plus en plus sophistiquées, dans un rapport de plus en plus éloigné du travail et de la valeur d’usage des biens. L’économie devint une vaste spéculation. Des Madoff par dizaines trouvèrent plus astucieux de jouer au casino plutôt que de tenter de produire des richesses. Ils s’achetaient des gouvernements entiers et se réfugiaient, lorsque nécessaire, derrière les dogmes de leur nouvelle religion. On subissait leur joug comme les Espagnols subissaient celui de l’Eglise catholique, brutale et arriérée, aux premières années du règne de Franco.

Ils allèrent trop loin et cassèrent la machine. Il faut aujourd’hui tout reconstruire. Les gouvernants le savent, les banquiers le savent, les capitalistes le savent... mais pas les petits moinillons de la religion libre-échangiste.

Accrochés à leur religion déchue, ils répètent leurs vieux sermons désormais sans âme. Ils mélangent tout. Ils haïssent le "protectionnisme" sans même tenter de le définir. Ils confondent à l’envie économie de marché et libre échange, libéralisme et capitalisme... Ils ne savent plus ce qu’ils veulent, ils voudraient juste que le monde ne change pas, ils voudraient pouvoir se pavaner comme hier.

Et pourtant, il n’y a pas d’autre issue. Il va falloir refaire de la politique. Il va falloir réguler l’économie. Et il faudra donc le faire dans des espaces politiques. Il va falloir penser des frontières et définir, à l’intérieur de ces frontières, un nouveau pacte social. Il va falloir fonder une justice et une sécurité, il va falloir partager les richesses, entre gens qui acceptent les mêmes règles, c’est-à-dire au sein d’entités politiques reconnaissant la légitimité d’une même gouvernance.

L’Europe est l’entité rêvée pour cela. L’importance de son marché intérieur et de ses forces de production sont impressionnantes. Sa tradition politique et la qualité de son administration sont énormes. Son économie est plus indépendante que celle des autres géants.

L’Europe doit bâtir un protectionnisme européen et construire une prospérité partagée.

C’est maintenant que nous allons voir si elle est à la hauteur de sa mission historique, et si elle mérite les sacrifices que les peuples ont consenti pour la construire...


Repost 0
Published by le Citoyen Thimèle - dans Economie & Social
commenter cet article
23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 15:15

C'est un petit livre (155 pages) jaune qui attire immédiatement l'attention. Non pas à cause de sa couleur canari pétante, mais parce que son titre est provocateur : « La Diversité contre l'égalité ». Quoi? La diversité, notre nouveau graal, opposée à l'égalité, alors qu'elle est censée en être la garante? Qui ose un tel paradoxe? Un auteur inconnu en France : Walter Benn Michaels.
Un auteur courageux, qui plus est, car Walter Benn Michaels est américain. Et s'en prendre à la diversité dans le pays où elle est sans doute le plus sacralisée, c'est gonflé. C'est pourtant exactement ce que fait ce professeur de littérature américaine (il enseigne à l'Université de l'Illinois à Chicago). Sous-titré dans sa version américaine, «Comment nous avons appris à aimer l'identité et à ignorer l'inégalité», ce livre est la démonstration par A + B que la diversité est en réalité une vaste blague destinée à nous faire avaler plus facilement la pilule néolibérale et le cortège d'inégalités économiques et sociales qu'elle traîne. Car faire en sorte que les minorités soient représentées dans les élites et chez les plus nantis ne comble en rien le fossé grandissant entre riches et pauvres. Explications avec l'auteur.



Marianne2.fr : Pour vous, le débat sur la diversité masque l'accroissement des inégalités économiques?
Walter Benn Michaels :
Oui. Au cours des 30 dernières années, les pays comme la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sont devenus de plus en plus inégalitaires, économiquement parlant. Et plus ils sont devenus inégalitaires, plus ils se sont attachés à la diversité. C'est comme si tout le monde avait senti que le fossé grandissant entre les riches et les pauvres était acceptable du moment qu'une partie des riches sont issus des minorités.

Vous considérez qu'il s'agit d'un écran de fumé et qu'il est délibérément mis en place. Pourquoi et par qui?
Non, il n'y a pas de complot ici. Je pense que les gens se sont de plus en plus attachés à un modèle libéral de justice, dans lequel la discrimination — racisme, sexisme, homophobie, etc. — est le pire de tous les maux. Si ça marche, c'est à la fois parce que c'est vrai — la discrimination est évidemment une mauvaise chose — et parce que ça ne mange pas de pain— le capitalisme n'a pas besoin de la discrimination. Ce dont le capitalisme a besoin, c'est de l'exploitation.

Vous expliquez que la diversité ne réduit pas les inégalités, mais permet seulement de les gérer. Que voulez-vous dire?
Eh bien, il est évident que la diversité ne réduit pas les inégalités économiques. Si vous prenez les 10% de gens les plus riches (ceux qui ont en fait tiré le plus de bénéfices de l'explosion néolibérale des inégalités) et que vous vous assurez qu'une proportion correcte d'entre eux sont noirs, musulmans, femmes ou gays, vous n'avez pas généré plus d'égalité sociale. Vous avez juste créé une société dans laquelle ceux qui tirent avantage des inégalités ne sont pas tous de la même couleur ou du même sexe.

Les avantages en termes de gouvernance sont assez évidents, eux aussi. L'objectif du néolibéralisme, c'est un monde où les riches peuvent regarder les pauvres et leur affirmer (à raison) que personne n'est victime de discrimination, leur affirmer (tout autant à raison) que leurs identités sont respectées. Il ne s'agit pas, bien sûr, de les rendre moins pauvres, mais de leur faire sentir que leur pauvreté n'est pas injuste.

Vous allez même plus loin puisque vous expliquez que le combat pour la diversité a partie liée avec une logique néolibérale. Pourtant il a existé des convergences, que vous évoquez dans le livre, entre luttes économiques et revendications portées par des minorités. Pourquoi ces convergences ont-elles disparu aujourd'hui?
La convergence que vous évoquez entre la lutte contre la discrimination et le combat contre l'exploitation n'était qu'une convergence temporaire. Ainsi, par exemple, aux Etats-Unis, les Noirs radicaux se sont battus à la fois contre le racisme et le capitalisme. Des gens comme le Black Panther Bobby Seale ont toujours estimé qu'on ne peut pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, mais par le socialisme. Mais avec l'ère du marché triomphant débutée sous Reagan et Thatcher, l'antiracisme s'est déconnecté de l'anticapitalisme et la célébration de la diversité a commencé. Bien entendu, il n'y a rien d'anticapitaliste dans la diversité. Au contraire, tous les PDG américains ont déjà eu l'occasion de vérifier ce que le patron de Pepsi a déclaré dans le New York Times il y a peu: « La diversité permet à notre entreprise d'enrichir les actionnaires ».

De fait, l'antiracisme est devenu essentiel au capitalisme contemporain. Imaginez que vous cherchiez quelqu'un pour prendre la tête du service des ventes de votre entreprise et que vous deviez choisir entre un hétéro blanc et une lesbienne noire. Imaginez aussi que la lesbienne noire est plus compétente que l'hétéro blanc. Eh bien le racisme, le sexisme et l'homophobie vous souffleront de choisir l'hétéro blanc tandis que le capitalisme vous dictera de prendre la femme noire. Tout cela pour vous dire que même si certains capitalistes peuvent être racistes, sexistes et homophobes, le capitalisme lui-même ne l'est pas. Si dans les années 60 les Black Panthers pensaient qu'on ne pouvait pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, aujourd'hui, dans la crise économique actuelle, des gens comme Yazid Sabeg espèrent qu'on peut sauver le capitalisme grâce au capitalisme « black-blanc-beur ».

Vous ne semblez pas être un fervent partisan de la politique de discrimination positive telle qu'elle est menée actuellement aux Etats-Unis. Que préconiseriez-vous afin de rendre moins inégalitaire le système éducatif américain ?
Ces quarante dernières années, les étudiants des universités américaines ont changé, et de deux façons. Premièrement, ils se sont beaucoup diversifiés. Deuxièmement, ils sont toujours plus riches. Cela signifie qu'alors que les universités américaines se sont autoproclamées de plus en plus ouvertes (à la diversité), elles se sont en réalité de plus en plus fermées. Ça ne veut pas seulement dire que les jeunes issus de milieux modestes ont du mal à payer leur scolarité, ça signifie aussi qu'ils ont reçu un enseignement si bas de gamme dans le primaire et le secondaire qu'ils n'arrivent pas à passer les examens d'entrée à l'université.

Donc, la première chose à faire lorsqu'on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c'est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleurs universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l'élite comme le sont, pour l'essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu'elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c'est une redistribution des richesses, mais à l’envers.

Barack Obama est présenté, en France, comme un produit de la discrimination positive. Comment interprétez-vous sa victoire électorale et l'engouement qu'elle a pu susciter ?
Sa victoire, c'est le triomphe totale de l'idéologie néolibérale aux Etats-Unis, le triomphe de la diversité et en même temps celui des marchés. Ce n'est pas un hasard si des économistes démocrates conservateurs comme Larry Summers ou Tim Geithner sont ses conseillers les plus proches. Si ce que vous voulez, c'est sauver le système économique néolibéral de la crise, c'est une bonne chose. Nous savons tous que l'administration Bush était trop distraite par ses lubies impérialistes du XXe siècle pour s'apercevoir que Wall Street avait plus besoin d'aide que l'Irak. Obama ne fera pas cette erreur. Mais si vous voulez que le système change fondamentalement, ne comptez pas sur les Démocrates. Du point de vue de la justice économique, Obama, c'est juste un Sarkozy noir. Bien sûr, ce n'est pas un problème pour Sarkozy, mais c'est un problème pour tous les gens qui se disent de gauche, qui aiment Obama et pensent que l'engagement dans la diversité dont il est le produit va également produire une société plus égalitaire.

Le thème central de La diversité contre l'égalité, c'est qu'ils se trompent ; la diversité est au service du néolibéralisme, et non son ennemie. Ce n'est pas une adresse à Sarkozy — il sait déjà qu'une élite diversifiée est une élite plus heureuse, plus autosatisfaite. Cela s'adresse à la gauche, à ceux qui préfèrent s'opposer au néolibéralisme, plutôt que l'améliorer.


Repost 0
Published by le Citoyen Thimèle - dans Combat Républicain
commenter cet article