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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 20:27

Par Catherine Kintzler


En parlant une fois de plus de laïcité positive, Nicolas Sarkozy sous-entend qu'il existe une laïcité négative. Mais le Président se trompe. C'est aux religions de devenir positives.

Nicolas Sarkozy, Paris, 12 septembre 2008 : de l'eau dans le vin de Latran et de Riyad. A lire le discours prononcé par le président de la République recevant Benoît XVI, on ne peut qu'être frappé par les différences qui le distinguent des discours offensifs - et même insultants - envers les incroyants, prononcés cet hiver à Rome (Latran) et à Riyad. Il faudrait être aveugle ou de mauvaise foi pour ne pas remarquer le soin avec lequel Nicolas Sarkozy s'est employé à citer ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas sans s'acharner sur ces derniers, sans les traiter comme des mutilés de la pensée, l'application qu'il a mise à souligner le rationalisme de la démocratie républicaine moderne, et sa relation à la tradition des Lumières.
Il importe peu que le président soit ou non convaincu par ces propos qui se veulent apaisants : nous n'avons pas à sonder son coeur ; il faut et il suffit de l'entendre comme le politique qu'il ne devrait jamais cesser d'être. L'important est qu'il ait jugé opportun de les tenir : cela sonne comme une révision partielle des propos qui avaient mis le feu cet hiver. Nul doute que tout le monde retenait son souffle et se demandait s'il céderait une fois de plus à ce sens de la provocation qui ne lui réussit pas toujours, notamment en matière de laïcité.
Ne nous y trompons pas cependant. L'insistance à faire figurer le nom de Dieu dans un discours officiel, à en banaliser l'usage, l'éloge final des religions qui « peuvent élargir le coeur de l'homme » : autant de pointes, entre autres, qui nous rappellent les excès des précédents discours et servent de piqûre de rappel.

Laïcité : négativité ou minimalisme ?
Reste maintenant à examiner un des noyaux du discours du 12 septembre, que certains appellent hâtivement un concept : la notion de « laïcité positive ». La simple juxtaposition sonne plutôt comme une thèse a contrario. La laïcité avant Nicolas Sarkozy ou en dehors de son action serait donc « négative » et heureusement que nous avons un Président pour remédier à cela... !

Il faudrait d'abord s'entendre sur l'emploi des termes « négatif » et « positif ».
On peut entendre par là une quantité de contenu au sens doctrinal. De ce point de vue, il n'y a effectivement rien de plus minimal que la laïcité. Elle n'est pas une doctrine, puisqu'elle dit que la puissance publique n'a rien à dire s'agissant du domaine de la croyance et de l'incroyance, et que c'est précisément cette abstention qui assure la liberté de croire et de ne pas croire dans la société civile. Ce n'est pas non plus un courant de pensée au sens habituel du terme : on n'est pas laïque comme on est catholique, musulman, stoïcien, bouddhiste, etc. C'est le contraire : on peut être à la fois laïque et catholique, laïque et musulman, etc. La laïcité n'est pas une doctrine, mais un principe politique visant à organiser le plus largement possible la coexistence des libertés. Qu'on me pardonne ce gros mot : les philosophes parleraient d'un «transcendantal» - condition a priori qui rend possible l'espace de liberté occupé par la société civile. Ce n'est pas ici le lieu de refaire toute la théorie : je l'ai proposée ailleurs et je me permets d'y renvoyer les lecteurs (1).
Confondre minimalisme et négativité, c'est soit une erreur soit une faute. C'est une erreur si la confusion a pour origine une méconnaissance. C'est une faute si, malgré la connaissance, elle s'impose sous une figure de rhétorique qui sonne alors comme une déclaration d'hostilité. Dans les deux cas, il est opportun et urgent de rappeler le fonctionnement théorique du concept de laïcité.

La laïcité pose la liberté

Maintenant, regardons quels sont les effets du minimalisme dont je viens de parler. On découvre alors un autre angle d'attaque pour user des termes « négatif » et « positif », qui les rattache à une question décisive. Il s'agit de l'effet politique et juridique : celui-ci est-il producteur de droit et de liberté?
On pourra aisément montrer que c'est précisément par son minimalisme que le principe de laïcité est producteur, positivement c'est-à-dire du point de vue du droit positif, de libertés concrètes. C'est en effet à l'abri d'une puissance publique qui s'abstient de toute inclination et de toute aversion en matière de croyances et d'incroyances que les religions, mais aussi d'autres courants de pensée, peuvent se déployer librement. A l'abri d'un Etat où règne une religion officielle ou un athéisme officiel. Mais aussi, ne l'oublions pas, à l'abri les uns des autres. En s'interdisant toute faveur et toute persécution envers une croyance ou une incroyance, la puissance publique laïque les protège toutes, pourvu qu'elles consentent à respecter la loi commune.
Il n'y a donc rien de plus positif que la laïcité. Elle pose bien plus de libertés politiques et juridiques que ne l'a jamais fait aucune religion. Car une autre confusion doit être dissipée. Si quelques messages religieux aspirent à une forme de libération métaphysique et morale, aucune religion n'a été en mesure de produire la quantité de libertés positives engendrées par la plate-forme minimaliste de la Révolution française - première occurrence du concept objectif de la laïcité même si le mot apparaît plus tard. Du reste ce n'est pas la préoccupation essentielle des religions, qui ne sont heureusement pas réductibles à leurs aspects juridiques.
Quelle religion a institutionnalisé la liberté de croyance et d'incroyance ? Laquelle a, ne disons pas instauré, mais seulement accepté de son plein gré le droit des femmes à disposer de leur corps, à échapper aux maternités non souhaitées ? Laquelle serait prête à reconnaître celui des homosexuels à vivre tranquillement leur sexualité et à se marier ? Laquelle reconnaît de son plein gré la liberté de prononcer des propos qui à ses yeux sont blasphématoires ? Inutile de citer l'affaire des caricatures, l'assassinat de Théo Van Gogh, pas besoin de rappeler les lapidations, ni de remonter au procès de Galilée ou au supplice du Chevalier de La Barre : les exemples sont légion. Aucune des libertés positives que je viens de citer n'a été produite par une religion, directement, en vertu de sa propre force, de sa propre doctrine et par sa propre volonté : toutes ont été concédées sous la pression de combats et d'arguments extérieurs.
On me citera comme contre-exemples l'ex-URSS ou la Pologne : mais la liberté religieuse heureusement rétablie y a été réclamée contre un Etat pratiquant lui-même une forme de religion officielle exclusive. Une religion persécutée a besoin de la liberté de croyance et a raison de lutter pour l'obtenir, mais elle ne la produit pas par elle-même, elle n'est pas elle-même le principe d'une liberté qui vaut pour tous : elle la désire pour elle, ou tout au plus pour ceux qui ont une religion, exclusivement - sa générosité propre ne s'étend pas au-delà. Benoît XVI a rappelé dans un de ses discours du 12 septembre à Paris que, à ses yeux, il n'y pas de culture véritable sans quête de Dieu et disponibilité à l'écouter. Il a bien sûr le droit de le penser et de le dire, mais on a aussi le droit de rappeler que ce principe n'est pas en soi inoffensif : il suffit de lui (re)donner la force séculière pour en prendre la pleine mesure.

Il appartient aux religions de devenir positives et non-exclusives

La laïcité n'a donc pas à devenir positive : elle l'a toujours été, elle est un opérateur de liberté. Davantage : la positivité des libertés n'est possible que lorsque les religions consentent à renoncer à leur programme politique et juridique, que lorsqu'elles acceptent de se dessaisir de l'autorité civile, que lorsqu'elles consentent à se dessaisir de l'exclusivité spirituelle et de la puissance civile auxquelles certaines prétendent toujours. Autrement dit, pour que l'association laïque puisse organiser la coexistence des libertés et par conséquent assurer la liberté religieuse, il est nécessaire que les religions s'ouvrent au droit positif profane en renonçant à leur tentation d'hégémonie spirituelle et civile.

Il convient donc d'inverser l'injonction du président de la République : la laïcité demande aux religions de devenir positives et de renoncer à l'exclusivité tant intellectuelle que politique et juridique. L'histoire des rapports entre la République française et le catholicisme témoigne que c'est possible. Elle témoigne aussi que dans cette opération les religions sont gagnantes. Car elles ne gagnent pas seulement la liberté de se déployer dans la société civile à l'abri des persécutions ; en procédant à ce renoncement elles montrent qu'elles ne sont pas réductibles à de purs systèmes d'autorité ni à un droit canon ou à une charia auxquels il serait injurieux de les restreindre, elles montrent qu'elles sont aussi et peut-être avant tout des pensées. Et à ce titre, elles sont conviées dans l'espace critique commun de libre examen ouvert par la laïcité.


Mezetulle

(1) Notamment dans le livre Qu'est-ce que la laïcité ? (Paris : Vrin, 2007).
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Published by le Citoyen Thimèle - dans République & Laïcité
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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 21:37

Certes, j’avais été échaudé, 10 ans plus tôt. 1936, Barcelone libérée des franquistes, le rêve en marche, une ville qui bascule dans la joie brouillonne de la découverte d’une vie libre, qui expérimente durant quelques mois l’euphorie révolutionnaire loin de toute autorité et soudain, le retour aux noires réalités avec le massacre des ouvriers du POUM et de la CNT par les milices de Moscou, ça avait sévèrement tempéré ma confiance en l’humanité. J’en faisais le récit dans Hommage à la Catalogne, cette guerre d’Espagne qui soudain perdait tout sens, les oppressés se faisant oppresseurs... Ce que j’allais raconter aussi dans La Ferme des animaux, métaphoriquement : l’incroyable capacité de l’homme à créer des tyrans, à applaudir la servitude, à chercher un maître tout puissant, encore et toujours. L’histoire l’avait montré, la révolution n’était qu’une antichambre à de nouveaux totalitarismes. Mais enfin, j’y croyais encore, il fallait bien. J’avais fait ça toute ma vie, je m’étais battu pour ça, pas question de faire preuve de défaitisme. 1984, en somme, c’était un avertissement aux générations futures : ne prenez pas cette voie...

Il y a avait aussi eu les autres coups de semonce, le fascisme triomphant, l’horreur des camps, le totalitarisme dans toute sa monstruosité triomphante... Du coup, c’est vrai qu’en 47-48, quand j’écrivis 1984, je n’étais plus l’idéaliste à tous crins que j’avais été. J’avais dû ouvrir les yeux, les tenir grands ouverts, scruter l’horreur. Vision qui avait terriblement sabordé mon optimisme : l’espoir du grand soir, de la liesse populaire enfin réalisée, l’égalité sans « monstre froid » pour la régenter, tout ça me semblait s’éloigner. La défaite de l’homme était là, elle montrait sa face hideuse.

Malgré tout, cette humanité devenue folle que je décrivais à travers l’histoire de Winston Smith, ce malheureux broyé par Big Brother, je n’y croyais qu’à moitié. J’anticipais juste, grossissais les traits de mon époque, mais il me semblait que la marche arrière était encore possible. Que vous ne seriez pas assez crétins pour vous enferrer dans les mêmes erreurs. Pour aggraver les choses.

Or, si c’est moins voyant, si ça se dissimule, je crois que vous avez fait pire que nous. Quand je regarde la suite, votre œuvre, je me dis que mon constat était presque trop léger. La vie, vous l’avez bouffée. Vos peurs l’ont emporté, vos constats sécuritaires ont rogné peu à peu votre marge de choix. L’Etat s’est inséré partout, s’est faufilé, doucereusement, avec des chuchotements tentateurs. Désormais, vous ne pouvez plus faire un geste sans que quelque part un radar s’agite, une caméra clignote ou une ligne s’imprime. Tous vos gestes sont disséqués, vos conversations enregistrées, vos déambulations filmées. Votre téléphone, votre Internet, vos caméras, vos cartes bleues, vos satellites, vos web cams, vos voitures, autant de mini-espions, de mouchards. Dans mon Angleterre natale, il y a désormais une caméra de surveillance pour quinze habitants. Le chiffre impressionne, mais il n’est rien par rapport à ce qui vous pend au nez. Le pli est pris. Votre défaite entérinée.

La seule différence avec mes prédictions, c’est que l’oppression s’est faite discrète. Elle n’a pas pris la forme d’une seule entité, d’un Big Brother facilement reconnaissable. Elle est diffuse, protéiforme, mais elle n’en est pas moins là. Big Brother s’est simplement vêtu des oripeaux de la démocratie et du progrès à tous crins. Vos loisirs sont codifiés, vos lectures dévoyées, votre santé imposée (« VIVRE TUE »). Et finalement, astuce suprême, il n’est même plus besoin d’interdire, simplement d’encourager votre tendance à vous faire mouton, à rejoindre le troupeau. Votre grande passion de la servitude volontaire.

Vos techniques de surveillance moderne, si elles se dissimulent sous le voile du loisir à tout prix, du nano gadget et de la fausse bienveillance étatique, vous tirent chaque jour plus profondément vers ce monde trompeur où l’on vous enchaîne à votre ignorance. Le confort vous a rendu mou, le manque d’imagination vous a castré de toute aspiration. Et désormais, même le pauvre - surtout le pauvre - est tellement abruti par les mirages de votre société de surconsommation que la question de la rébellion ne se pose plus. Il est mieux nourri, il crève moins de faim et de froid, mais son esprit est mort, s’est vautré dans l’inertie.

Gavés, vous ne voyez plus rien. Votre Novlangue n’est qu’une grande incitation à la consommation aveugle, à l’absence de réflexion, aux valeurs factices. Vos puissants s’en délectent, en usent chaque jour. C’est si facile de vous faire peur, de vous tromper. Il me semble qu’à l’époque, au moins, nous relevions parfois la tête. Ce n’est plus votre cas, il faut dire qu’on vous prend au berceau, qu’on vous lave le cerveau dès la couveuse.

Chaque jour, les anticipations de 1984 se trouvent davantage réalisées. Oh, je ne me réjouis pas d’avoir eu raison, je préférerais mille fois m’être trompé. Mais le constat est là, implacable : le langage de Big Brother n’a pas pris une ride, il a même infiniment rajeuni :

« La liberté, c’est l’esclavage. » Quelle plus belle définition de vos démocraties contemporaines qui, à mesure qu’elles proclament la liberté, vous arrachent vos dernières parcelles de non servitude au système ?

« La guerre, c’est la paix. » Quelqu’un oserait-il dénier au slogan une actualité brûlante ? Les guerres que vous menez sous prétexte de ne plus avoir à en faire, vos désastres, votre Irak, votre Afghanistan, votre Iran prochain, autant de conflits proclamés comme des espoirs de paix alors qu’ils entérinent le sang.

« L’ignorance, c’est la force. » Votre « temps de cerveau disponible » servi sur plateau à l’ignorance crasse de vos médias despotiques, ceux qui uniformisent - et même mettent en scène votre soumission via la télé-réalité, cynisme infini du vainqueur qui prend ses aises -, illustre parfaitement la défaite de la pensée dans laquelle vous croupissez.

Vous m’objecterez, je vous connais bien, que la violence de 1984, la terrifiante oppression quotidienne qui s’y exerce et l’absence absolue du moindre espace de liberté dans le monde de Winston Smith, sont bien éloignés de votre réalité quotidienne. Vous n’aurez peut-être pas tout à fait tort. Pour l’instant. Car chaque jour vous en rapproche. Et rien ne saurait vous en détourner.

C’est pour cela que j’ai pris la plume. Comme une incitation à questionner ce que vous voulez. Parce que, dans l’affolante valse des décrets sécuritaires, du cocon étatique qui vous endort, la mesure qui vient d’être entérinée par vos instances politiques, l’instauration du fichage EDVIDGE, est un pas non négligeable, voire un bond, vers votre camisole sociétale. Le fichage de tous vos non-alignés, même les plus jeunes, est une étape d’importance dans l’abandon de votre liberté. 
Vous êtes sûrs que c’est ça que vous voulez ? Si oui, il n’y a plus rien à faire, vous courez vers cette prison obscurantiste née de vos peurs. Si non, alors il est plus que temps de réagir. Parole de non-aligné.

par Lémi, Article XI
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Published by le Citoyen Thimèle - dans Libertés - Sécurité & Justice
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