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16 juin 2008 1 16 /06 /juin /2008 09:44

Par Edouard Husson, historien. Qui revient sur cinquante ans d'histoire européenne pour éclairer l'aveuglement des élites européennes sur la construction du l'Union.


Je me souviens d'un échange, le lendemain du référendum danois de 1992 sur Maastricht, entre dirigeants de ce qui s'appelait à l'époque l'UDF et qui était alors ma famille politique. Face au non danois, toute la panoplie des réponses stéréotypées que nous entendons face au non irlandais, seize ans plus tard, était déjà en place: «On va les faire revoter»; «Il faut continuer le processus de ratification»; «il est inacceptable qu'une population si peu nombreuse aille contre l'intérêt de 300 millions d'Européens» etc....
C'est ce jour-là, écoeuré par un comportement qui rappelait, moins de trois ans après la chute du Mur de Berlin, la violence physique en moins, le comportement des gouvernements et des apparatchiks au sein du bloc soviétique, que j'ai décidé que j'allais voter non à Maastricht, pour contribuer à réintroduire la question de la démocratie dans le débat européen. Seize ans plus tard, et après bien des référendums perdus (même sur la «victoire de Maastricht», il n'y avait pas de quoi pavoiser, vu que, rapporté au nombre des inscrits, la seule réalité qui compte, 30% des Français se sont abstenus, 34% ont voté non et 36% seulement ont voté oui), nous pouvons constater que le déni de démocratie continue de la part des dirigeants européens. Depuis trois ans, tout a été fait, de leur part, pour annuler les non français et néerlandais au Traité constitutionnel européen. Et l'opération va recommencer avec le non néerlandais.

Le vrai affrontement politique de l'époque moderne n'est pas entre la droite et la gauche mais entre ce qu'on appelait dans la philosophie médiévale le nominalisme et le réalisme. Le nominaliste, à commencer par Guillaume d'Ockham, ne croit pas que les concepts renvoient à une réalité. Ils sont un moyen d'appréhender le réel, de le modeler, de le manipuler au besoin. Le réaliste, au sens de Thomas d'Aquin, pense au contraire que les concepts sont inséparables des réalités qu'ils désignent, qu'ils invitent l'homme à respecter le réel, à s'appuyer sur lui pour agir. Le nominaliste commence par dire qu'il ne croit qu'aux réalités particulières, individuelles puis, comme l'empirisme ou l'individualisme absolus ne sont pas pensables ni praticables, il finit par chercher des idées générales mais, comme il refuse de les trouver dans le réel, il les pense a priori et décide de les imposer au réel.

Le nominaliste Monet contre le réaliste de Gaulle
Application à l'Europe : l'Europe est une réalité ancienne et complexe, devenue naturelle pour les Européens de la fin du XIXè siècle, qui pouvaient voyager sans passeport de Paris à Saint-Pétersbourg, qui profitaient d'une monnaie européenne (et même mondiale) parfaitement stable (l'étalon-or) et qui goûtaient à la même culture, exprimée dans une diversité de langues qui lui donnait toujours plus d'épaisseur. L'Europe existait, sans uniformité; la diversité des peuples y était une réalité, tout comme celle des Etats. Elles ne coïncidaient que rarement entre elles. La réalité et la pluralité des souverainetés politiques n'empêchait ni l'existence d'économies nationales ouvertes ni l'expression, toujours mieux reconnue, d'une diversité de croyances, de coutumes et de pensées. Parmi tous les courants négateurs du réel, le plus puissant était à l'époque était celui du nationalisme, qui voulait, partout, faire coïncider nation et Etat. Quand on veut plaquer une pensée a priori sur la complexité du réel, on finit par tuer les hommes et l'Europe sombra, en 1914, dans trois décennies de violence.

Après que les deux guerres mondiales avaient failli détruire l'Europe, il s'agissait de la reconstruire, de la faire revivre, de faire réémerger l'unité du continent. En Europe de l'Ouest, un courant toujours plus nombreux s'exprima, pour réclamer la réconciliation entre anciens belligérants. Robert Schuman, Konrad Adenauer, Alcide de Gasperi sont les figures les plus illustres du mouvement européen naissant, qui a buté sur deux limites : il opposait artificiellement les nations et l'Europe, comme si l'Europe n'avait pas vécu, toujours, du dynamisme de ses entités particulières; la reconstruction de l'Europe était inséparable de celle de ses nations, elle passait forcément par elles, comme le montrent les Trente Glorieuses. Deuxième limite: la moitié orientale du continent était exclue des considérations sur la nouvelle unité européenne par ces anticommunistes bon teint qu'étaient Schuman, Adenauer et De Gasperi.

La chance de l'Europe fut, de ce point de vue, le retour du Général de Gaulle, qui posa la triple question de l'effort économique national, du ralliement des peuples à la construction européenne et de l'unité du continent «de l'Atlantique à l'Oural». On n'a pas compris l'antagonisme entre De Gaulle et Jean Monnet si l'on ne voit pas que le premier voulait faire revivre l'Europe et ses nations, réalités préexistantes à l'action politique tandis que le deuxième voulait «construire l'Europe» selon des schémas a priori, qui écartaient du champ de vision tout ce qui ne rentrait pas dans le schéma prévu. On oublie trop que Jean Monnet ne rejetait pas seulement les nations mais aussi «l'autre Europe», s'accommodant d'une division du continent qui permettait de réaliser sans trop d'obstacle ses «Etats-Unis d'Europe» et surtout qu'il détestait la politique, autant dire la démocratie, voulant mettre les peuples et les parlements devant le fait accompli concocté par une petite avant-garde d'Européens éclairés prêts à faire le bien des nations malgré elles.

L'occasion manquée des années 1990
Le nominalisme est toujours plus confortable à pratiquer que le réalisme; il est toujours plus facile, au moins dans un premier temps, de segmenter le réel et de formuler avec des idées simplificatrices décrétées a priori. Et dès les années 1960, le réalisme européen de de Gaulle était ultra-minoritaire dans les milieux dirigeants européens. Il fut progressivement abandonné alors même que l'exigence de démocratie n'a pas cessé de se renforcer depuis les grandes revendications des années 1960; que le rideau de fer a disparu et que les nations de l'Est européen ont réaffirmé leur vitalité.

Mille neuf cent quatre vingt dix aurait pu être l'occasion d'un retour au réalisme en matière de coopération européenne; or il n'en a rien été. Les Européistes ont été surpris et dérangés dans leurs projets par les révolutions européennes de 1989-1990. On se rappelle Jacques Delors commentant la normalité retrouvée dans les quelques heures où l'on put croire que des nostalgiques de l'ancienne Union Soviétique avaient repris le pouvoir en août 1991. Rien n'a été véritablement fait pour préparer les pays de l'ancien bloc soviétique à leur association à ce qui existait déjà à l'Ouest de l'Europe. Alors qu'il aurait fallu les aider à constituer un ou plusieurs marchés communs adaptés à leurs besoins et les associer politiquement, on les a immédiatement jetés dans la mondialisation et on a attendu des années avant de les faire entrer dans une Communauté économique européenne «approfondie», l'Union, qui, de son côté, ne répondait pas aux appréhensions des sociétés exposées à la double asymétrie de la mondialisation actuelle, causée par l'étalon-dollar et la mise en concurrence avec les pays à très bas salaires.

Lorsque les historiens prendront en compte le nombre d'années consacrées à établir une construction européenne sans rapport avec la réalité du monde, ils seront stupéfaits de l'énergie et la matière grise dépensée pour que la montagne accouche d'une souris. Ils parleront d'une idéologie peu violente (encore qu'on ne compte pas le nombre de destins brisés par l'absence de protection des Européens face aux vents de la mondialisation) mais qui aura progressivement relégué le continent européen hors de l'histoire.

On s'est gaussé des anciens pays du bloc soviétique mais nos dirigeants sont actuellement dans la logique exprimée par la boutade de Brecht, en 1953: « Si le peuple s'exprime contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple».

A moins que les dirigeants européens donnent au non irlandais sa signification. A moins qu'ils se réconcilient avec la démocratie (qui est le droit, pour les minorités de s'exprimer et de contribuer au débat, n'en déplaise à tous ceux qui sont choqués que 900 000 Européens aient pu parler contre les supposés intérêts du continent tout entier). Ils verront alors les peuples soutenir sans hésiter un projet de coopération européenne adapté au réel.

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Traité de Lisbonne
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14 juin 2008 6 14 /06 /juin /2008 12:19


Bravo et merci au Peuple irlandais !


Ils l'ont fait ! Malgré la propagande infâme et les féroces intimidations dont ils ont été victimes pendant des semaines, les Irlandais ont nettement rejeté le Traité de Lisbonne, avec 53,4% de « NON » contre 46,6 % de « OUI ». Ce qui paraissait encore improbable pour bon nombre d'observateurs il y a encore deux semaines a bien eu lieue. Une véritable claque pour ceux qui prétendent faire l'Europe à la place des peuples. Et une grande joie bien légitime pour tous leurs pourfendeurs !

C'est ainsi que le seul peuple de l'Union Européenne à être consulté sur ce traité, quasi-copie de la défunte Constitution européenne, s'est clairement prononcé contre une vision de l'Europe qu'il confortait. Les Irlandais ont dit NON à cette Europe qui méprise le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les Irlandais ont dit NON à cette Europe qui se fait le relais d'une mondialisation libérale totalement débridée et destructrice. Les Irlandais ont dit NON à cette Europe qui impose aux Etats de mener des politiques toujours plus injustes et inefficaces. Les Irlandais ont dit NON à cette Europe qui entend inféoder les pays européens à la logique militariste américaine.

Et pourtant, comme si de rien n'était, minimisant et méprisant le vote des Irlandais, l'intelligentsia européiste a appelé unanimement à poursuivre la ratification du Traité de Lisbonne. Le problème ne serait en effet pas ce traité, mais les Irlandais. Le
« NON » irlandais ne concernerait qu'eux-mêmes. Ce serait un « NON » égoïste, qu'il ne faudrait pas prendre en compte. Ainsi, on oppose l'Irlande et l'Europe. Ainsi on prétend nous faire croire, avec le plus grand mépris, que ce ne sont pas quatre millions d'Irlandais qui peuvent décider du sort de 500 millions d'Européens !

Ils oublient bien de préciser que les Irlandais sont les seuls Européens à n'avoir pas été bâillonnées, et à avoir eu le droit de se prononcer librement sur ce traité. Le vote des Irlandais a sans conteste plus de valeur que toutes les ratifications parlementaires, souvent organisées en catimini, sans le moindre débat public et sans mandat clair du peuple.

Le résultat de ce référendum n'est donc aucunement de l'ordre de l' « incident », comme a osé l'affirmer Nicolas Sarkozy. Il est primordial. Il est prépondérant. Il est même certain qu'il ne soit que la partie émergée de l'iceberg. Déjà, les peuples français et néerlandais, consultés sur un texte similaire en 2005, avaient infligés tous les deux un « NON » franc et massif. On sait très bien ce qu'il en aurait été si les Anglais, si les Danois, si les Allemands avait été consultés. Le résultat aurait été négatif. Si l'ensemble des peuples européens était aujourd'hui consulté, ce serait à coup sûr un terrible désaveu pour les promoteurs de cette Europe-là.

En cherchant à « déseuropéaniser » le vote des Irlandais, à l'isoler, à le faire passer pour un simple vote égoïste, l'intelligentsia européiste veut éviter que les peuples européens prennent conscience que les Irlandais ont osé affirmer haut et fort ce qu'ils sont pour l'instant sommés de penser tout bas.

Conséquences d’ores et déjà concrètes de ce résultat, le Président Tchèque, Vaclav Klaus, seul dirigeant de l’UE à s’avouer « eurosceptique », entend mettre fin à la ratification du Traité de Lisbonne. Pour lui, sa ratification a pris fin avec « la décision des électeurs irlandais », estimant par ailleurs que le NON des Irlandais était « une victoire de la liberté et de la raison, sur les projets élitistes artificiels et la bureaucratie européenne ».

Un obstacle de plus qui n’empêchera sans doute pas l'Europe de Bruxelles de faire tout son possible pour annuler au maximum les répercussions que pourrait avoir ce vote. Elle trouvera évidemment une parade pour aller à l'encontre de cette volonté populaire toute fraîchement exprimée. Quoiqu'il en soit, le vote des Irlandais du 13 juin 2008 ne s'effacera pas nos mémoires.

Tout comme les Français et les Néerlandais en 2005, les Irlandais ont montré la voie de la liberté et de l'honneur. Ils ont rappelé aux yeux de tous les européens que les Nations étaient plus que jamais des réalités. Des Nations qui n'entendaient pas se dissoudre dans un prétendu « peuple européen », si tant est qu’ils se donnaient les moyens de s'affirmer.

Ne tombons pas aujourd'hui dans les lendemains qui déchantent. Nous avons assisté ce vendredi 13 juin à une grande victoire ! Si nous n'avons pas gagné la guerre, loin de là, nous avons remporté une grande bataille. Ce que nous ont montré les Irlandais, c'est que les peuples européens n’étaient pas aussi résignés que l'on dit à cette construction européenne. Loin d’être vaines, les spectaculaires victoires des peuples qui disent « NON » sont autant de coups portés à cette Europe totalitaire. Ils sont autant d’exemples à suivre pour les peuples européens. Ils sont autant d’espoirs. Ils sont autant d’incitation à leur libération, mentale et politique. L’Europe de Bruxelles pourra toujours faire la sourde oreille, elle pourra magner la propagande autant qu’elle le souhaitera, elle ne pourra cacher beaucoup plus longtemps sa vraie nature, qui finira peu à peu par se révéler à tous. Et inévitablement, par l'abattre.


Quoiqu’il en soit, il faut que cette victoire soit, ici et ailleurs en Europe, un encouragement à décupler notre rage de vaincre. Les élections européennes de l’année prochaine seront l’occasion de passer à l’offensive, et de transformer ces « NON » en constitution d'un projet alternatif. A tous les républicains, patriotes et progressistes partisans d’une Europe des Nations d’être unis pour ce grand combat.


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Published by le Citoyen Thimèle - dans Editoriaux
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