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23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 15:15

C'est un petit livre (155 pages) jaune qui attire immédiatement l'attention. Non pas à cause de sa couleur canari pétante, mais parce que son titre est provocateur : « La Diversité contre l'égalité ». Quoi? La diversité, notre nouveau graal, opposée à l'égalité, alors qu'elle est censée en être la garante? Qui ose un tel paradoxe? Un auteur inconnu en France : Walter Benn Michaels.
Un auteur courageux, qui plus est, car Walter Benn Michaels est américain. Et s'en prendre à la diversité dans le pays où elle est sans doute le plus sacralisée, c'est gonflé. C'est pourtant exactement ce que fait ce professeur de littérature américaine (il enseigne à l'Université de l'Illinois à Chicago). Sous-titré dans sa version américaine, «Comment nous avons appris à aimer l'identité et à ignorer l'inégalité», ce livre est la démonstration par A + B que la diversité est en réalité une vaste blague destinée à nous faire avaler plus facilement la pilule néolibérale et le cortège d'inégalités économiques et sociales qu'elle traîne. Car faire en sorte que les minorités soient représentées dans les élites et chez les plus nantis ne comble en rien le fossé grandissant entre riches et pauvres. Explications avec l'auteur.



Marianne2.fr : Pour vous, le débat sur la diversité masque l'accroissement des inégalités économiques?
Walter Benn Michaels :
Oui. Au cours des 30 dernières années, les pays comme la France, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sont devenus de plus en plus inégalitaires, économiquement parlant. Et plus ils sont devenus inégalitaires, plus ils se sont attachés à la diversité. C'est comme si tout le monde avait senti que le fossé grandissant entre les riches et les pauvres était acceptable du moment qu'une partie des riches sont issus des minorités.

Vous considérez qu'il s'agit d'un écran de fumé et qu'il est délibérément mis en place. Pourquoi et par qui?
Non, il n'y a pas de complot ici. Je pense que les gens se sont de plus en plus attachés à un modèle libéral de justice, dans lequel la discrimination — racisme, sexisme, homophobie, etc. — est le pire de tous les maux. Si ça marche, c'est à la fois parce que c'est vrai — la discrimination est évidemment une mauvaise chose — et parce que ça ne mange pas de pain— le capitalisme n'a pas besoin de la discrimination. Ce dont le capitalisme a besoin, c'est de l'exploitation.

Vous expliquez que la diversité ne réduit pas les inégalités, mais permet seulement de les gérer. Que voulez-vous dire?
Eh bien, il est évident que la diversité ne réduit pas les inégalités économiques. Si vous prenez les 10% de gens les plus riches (ceux qui ont en fait tiré le plus de bénéfices de l'explosion néolibérale des inégalités) et que vous vous assurez qu'une proportion correcte d'entre eux sont noirs, musulmans, femmes ou gays, vous n'avez pas généré plus d'égalité sociale. Vous avez juste créé une société dans laquelle ceux qui tirent avantage des inégalités ne sont pas tous de la même couleur ou du même sexe.

Les avantages en termes de gouvernance sont assez évidents, eux aussi. L'objectif du néolibéralisme, c'est un monde où les riches peuvent regarder les pauvres et leur affirmer (à raison) que personne n'est victime de discrimination, leur affirmer (tout autant à raison) que leurs identités sont respectées. Il ne s'agit pas, bien sûr, de les rendre moins pauvres, mais de leur faire sentir que leur pauvreté n'est pas injuste.

Vous allez même plus loin puisque vous expliquez que le combat pour la diversité a partie liée avec une logique néolibérale. Pourtant il a existé des convergences, que vous évoquez dans le livre, entre luttes économiques et revendications portées par des minorités. Pourquoi ces convergences ont-elles disparu aujourd'hui?
La convergence que vous évoquez entre la lutte contre la discrimination et le combat contre l'exploitation n'était qu'une convergence temporaire. Ainsi, par exemple, aux Etats-Unis, les Noirs radicaux se sont battus à la fois contre le racisme et le capitalisme. Des gens comme le Black Panther Bobby Seale ont toujours estimé qu'on ne peut pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, mais par le socialisme. Mais avec l'ère du marché triomphant débutée sous Reagan et Thatcher, l'antiracisme s'est déconnecté de l'anticapitalisme et la célébration de la diversité a commencé. Bien entendu, il n'y a rien d'anticapitaliste dans la diversité. Au contraire, tous les PDG américains ont déjà eu l'occasion de vérifier ce que le patron de Pepsi a déclaré dans le New York Times il y a peu: « La diversité permet à notre entreprise d'enrichir les actionnaires ».

De fait, l'antiracisme est devenu essentiel au capitalisme contemporain. Imaginez que vous cherchiez quelqu'un pour prendre la tête du service des ventes de votre entreprise et que vous deviez choisir entre un hétéro blanc et une lesbienne noire. Imaginez aussi que la lesbienne noire est plus compétente que l'hétéro blanc. Eh bien le racisme, le sexisme et l'homophobie vous souffleront de choisir l'hétéro blanc tandis que le capitalisme vous dictera de prendre la femme noire. Tout cela pour vous dire que même si certains capitalistes peuvent être racistes, sexistes et homophobes, le capitalisme lui-même ne l'est pas. Si dans les années 60 les Black Panthers pensaient qu'on ne pouvait pas combattre le capitalisme par le capitalisme noir, aujourd'hui, dans la crise économique actuelle, des gens comme Yazid Sabeg espèrent qu'on peut sauver le capitalisme grâce au capitalisme « black-blanc-beur ».

Vous ne semblez pas être un fervent partisan de la politique de discrimination positive telle qu'elle est menée actuellement aux Etats-Unis. Que préconiseriez-vous afin de rendre moins inégalitaire le système éducatif américain ?
Ces quarante dernières années, les étudiants des universités américaines ont changé, et de deux façons. Premièrement, ils se sont beaucoup diversifiés. Deuxièmement, ils sont toujours plus riches. Cela signifie qu'alors que les universités américaines se sont autoproclamées de plus en plus ouvertes (à la diversité), elles se sont en réalité de plus en plus fermées. Ça ne veut pas seulement dire que les jeunes issus de milieux modestes ont du mal à payer leur scolarité, ça signifie aussi qu'ils ont reçu un enseignement si bas de gamme dans le primaire et le secondaire qu'ils n'arrivent pas à passer les examens d'entrée à l'université.

Donc, la première chose à faire lorsqu'on décide de mettre en place une politique de discrimination positive, c'est de le faire par classes et non par races. La seconde — mais de loin la plus importante — chose à faire serait de commencer à réduire les inégalités du système éducatif américain dès le primaire. Tant que ça ne sera pas fait, les meilleurs universités américaines continueront à être réservées aux enfants de l'élite comme le sont, pour l'essentiel, les meilleures grandes écoles françaises. Même si, bien sûr, vos grandes écoles ainsi que vos universités les plus sélectives, puisqu'elles sont gratuites ou bien moins chères que leurs homologues américaines, apportent un avantage supplémentaire aux riches — c'est une redistribution des richesses, mais à l’envers.

Barack Obama est présenté, en France, comme un produit de la discrimination positive. Comment interprétez-vous sa victoire électorale et l'engouement qu'elle a pu susciter ?
Sa victoire, c'est le triomphe totale de l'idéologie néolibérale aux Etats-Unis, le triomphe de la diversité et en même temps celui des marchés. Ce n'est pas un hasard si des économistes démocrates conservateurs comme Larry Summers ou Tim Geithner sont ses conseillers les plus proches. Si ce que vous voulez, c'est sauver le système économique néolibéral de la crise, c'est une bonne chose. Nous savons tous que l'administration Bush était trop distraite par ses lubies impérialistes du XXe siècle pour s'apercevoir que Wall Street avait plus besoin d'aide que l'Irak. Obama ne fera pas cette erreur. Mais si vous voulez que le système change fondamentalement, ne comptez pas sur les Démocrates. Du point de vue de la justice économique, Obama, c'est juste un Sarkozy noir. Bien sûr, ce n'est pas un problème pour Sarkozy, mais c'est un problème pour tous les gens qui se disent de gauche, qui aiment Obama et pensent que l'engagement dans la diversité dont il est le produit va également produire une société plus égalitaire.

Le thème central de La diversité contre l'égalité, c'est qu'ils se trompent ; la diversité est au service du néolibéralisme, et non son ennemie. Ce n'est pas une adresse à Sarkozy — il sait déjà qu'une élite diversifiée est une élite plus heureuse, plus autosatisfaite. Cela s'adresse à la gauche, à ceux qui préfèrent s'opposer au néolibéralisme, plutôt que l'améliorer.


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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 01:35


Oui, la nouvelle du départ de Jean-Luc Mélenchon du PS après l’arrivée en tête de la motion « E » le 7 novembre dernier était une bonne nouvelle pour notre « nébuleuse » républicaine, soucieuse de lisibilité politique dans le relativisme ambiant de l’UMPSMODEM et consort. Toutefois, le meeting de lancement auquel j’ai pu assister, accompagné de militants lyonnais de PRS (Pour la République Social) que je rencontrais pour la première fois et dont j’ai pu saisir l’état d’esprit, montre qu’il s’agit là bien plus que d’une scission du PS… Pour ma part, c’est en sceptique que je m’y rendais ; scepticisme légitimement partagé par bon nombre de républicains sincères : que n’a-t-il quitté le PS plus tôt ? Son projet d’union à gauche n’expose-t-il pas l’idée républicaine à une compromission avec les communautarismes humanitaristes ? Une telle démarche ouvertement clivée n’est-elle pas un obstacle de plus à l’idéal républicain de réunion des deux rives ? Qu’apporte en somme ce nouveau parti à la cause républicaine ?


Un parti pour les oubliés


La lisibilité d’abord. Ironie du sort : le jour même où le transfuge Bockel entendait brouiller davantage l’échiquier politique en lançant sa « gauche moderne » avec les ténors de l’UMP (et probablement sur injonction du président pour dépecer l’opposition…), le Parti de Gauche semble quant à lui trouver un écho véritable dans les « angles morts » du corps électoral (en témoigne, mais pas seulement, la réussite du meeting qui rassembla quelque 3000 personnes - et non 1000 comme on peut le lire dans la presse…). Ni PS moralisé, ni LCR édulcorée, le Parti de Gauche a su prouver qu’il constitue bel et bien une offre politique originale, que je prendrai la liberté d’appeler jaurésienne en tant qu’elle repose sur un projet républicain de civilisation par le dépassement du capitalisme. J’entends par cette formule que le nouveau parti s’inscrit dans la synthèse jaurésienne entre la République, l’héritage démocratique de la Révolution Française, et le Socialisme, produit des luttes sociales des deux siècles derniers et de la vision révolutionnaire de la société qui a animé la Gauche historique. Le discours qui en ressort, dans les circonstances actuelles, a d’emblée son assise dans une frange du corps électoral oubliée, non pas dépolitisée (loin s’en faut !) mais qui, ayant pris ses distances d’avec sa représentation « naturelle », le PS, à cause des options toujours plus social-démocrate de celui-ci, s’est au mieux engagée dans l’associatif, mais surtout a été condamnée à l’invisibilité dans un pays où l’on confond aisément engagement politique (« de conscience ») et engagement partisan (ce ne sont pas des républicains, eternels orphelins de représentation politique, qui me diront le contraire !). A mon sens, le Parti de Gauche a donc ce trait des partis républicains qu’il répond aux aspirations d’ « orphelins » de la représentation politique, en l’occurrence de citoyens qui sont venus à la République par cette culture « de gauche » jaurésienne. A titre d’exemple, le discours du Parti de Gauche sur l’Education se fait l’écho des aspirations d’une partie du corps enseignant, de ceux  qui conservent l’esprit d’institution mais qui, trahis par le PS, las d’être le « paillasson de la société » dans une Ecole que l’UMPS n’a de cesse de démanteler depuis 40 ans,  désertent les syndicats voire les bureaux de vote. On pourrait également voire, dans l’inscription au programme d’un impératif de généralisation dans la société d’une « laïcité intransigeante », la possibilité enfin à portée de main pour le mouvement laïc, jusqu’alors relégué à l’associatif par la « bien-pensance » des partis de gouvernement, d’accéder à l’action politique sans laquelle son action locale est considérablement limitée. D’autres exemples me viennent à l’esprit… Le Parti de Gauche répond bien à une demande et cette demande est une demande de République.


République et anticapitalisme


Cette analyse est essentielle pour distinguer le nouveau Parti de Gauche de ses voisins et principalement de la LCR actuellement au centre de la construction d’un Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) attendu pour 2009. Soyons clairs là-dessus : s’il leur tend la main dans une logique de front du « non » de gauche pour les européennes de 2009, le Parti de Gauche n’est pas pour autant trotskiste et ne s’inscrit pas dans le schéma de la lutte des classes ; il est de plus un parti de gouvernement qui refuse de se condamner à l’opposition perpétuelle par « refus du système » (fait caractéristique de l’extrême-gauche en France). Il est en fait plus juste de dire qu’il est républicain donc anticapitaliste, c’est-à-dire qu’il conçoit l’aboutissement de l’idée républicaine dans l’avènement d’une société solidaire, radicalement opposée au modèle productiviste et consumériste, par des moyens institutionnels (au moyen d’un Etat fort de sa légitimité démocratique retrouvée dans le régime parlementaire et redistributeur de la richesse nationale au profit du travail). A ce titre, le Parti de Gauche est en quelque sorte « bolivarien » : terme emprunté au mouvement socialiste sud-américain, fortement imprégné intellectuellement par la pensée de Rousseau, et de la part duquel le parti a reçu par ailleurs des soutiens significatifs tels que celui du président bolivien Evo Morales. Dans cette perspective, le Parti de Gauche s’oppose naturellement à l’Europe de Lisbonne : s’il est internationaliste, il n’est pas supranationaliste et entend bien défendre la « patrie républicaine des Français » et exporter ses valeurs comme la laïcité.


Front de gauche et république sociale


La création du Parti de Gauche, loin de complexifier la situation, nous éclaire sur l’état actuel de la gauche et de la gauche républicaine. En France, avec les inextricables contradictions d’un PS moribond, une clarification était salutaire sur la ligne économique entre l’option social-démocrate des uns (PS, Cohn-Bendit…mais faut-il également rappeler les stratégies d’alliance électorale avec le PS, peu glorieuses disons-le, coté MRC/MDC ?) et ceux qui refusent les « compromis pourris » (pour reprendre la belle expression d’Oskar Lafontaine, président de Die Linke) avec les représentants des élites mondialisés. Cette dynamique s’exprime au Parti de Gauche dans une volonté réaliste de synthèse des héritages de la gauche historique à l’heure où les vieux clivages, entre communistes et socialistes par exemple, sont assimilables dans une pensée républicaine sociale et d’ores et déjà vécus comme tels par la plupart des militants sans que cela ne remette en cause l’autonomie des organisations. Et le rassemblement des « deux rives » dans tout ça, me direz-vous ? Ma modeste expérience en la matière m’enseigne que le renforcement des organisations des deux rives en question est un préalable indispensable à la constitution de fronts républicains amples et solides sur des éléments de programme précis. N’importe quel républicain qui a participé à ce genre de dialogue a pu se rendre à l’évidence suivante : le rassemblement des deux rives sera toujours stérile s’il est groupe de groupuscules, et ce aussi certainement qu’il est vain de jeter un pont sur un cours d’eau dont les berges sont fragilisées par l’érosion. Aussi, dans cette perspective, je me réjouis sincèrement de la clarification que représente rive droite le congrès fondateur de Debout La République, le 25 novembre dernier, et je prends la liberté de me réjouir personnellement de la clarification que représente rive gauche l’avènement d’un parti authentiquement républicain et sans ambigüités par ailleurs dans son rejet du communautarisme. Je reconnais la légitimité du dialogue républicain avec le gaullisme, tel que DLR le défend, mais je m’inscris quant à moi dans cette culture politique qui depuis Robespierre en passant par Jaurès et Mendès-France ne lasse pas de porter tout un pan de cette passion française qu’est la République. C’est pour toutes ces raisons que j’ai adhéré à ce parti tout en poursuivant mon action dans l’associatif laïc avec Voltaire République. L’avenir dira si le Parti de Gauche est viable politiquement et si mon analyse était bonne. En tous les cas, cette adhésion est celle d’un homme libre et républicain vigilant qui saura toujours mettre la République au-dessus de toute autre considération si les circonstances l’imposent.




François AVISSEAU,
Délégué départemental de Voltaire République pour le Rhône
Membre des « Amis de Robespierre » d’Arras

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