Culture et mémoire républicaine

 

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11 novembre 2007 7 11 /11 /novembre /2007 01:17
t-EAte--1.jpgParis, automne 1940. La France est vaincue. Philippe Pétain rencontre Hitler à Montoire. La défaite prend un visage, celui d'un Paris occupé où déambule l'occupant, et où les panneaux de signalisation des grands lieux de la capitale sont rédigés en allemand. L'ennemi est là. Ce n'est plus celui des communiqués officiels de la drôle de guerre, ni celui d'une propagande abstraite. Il est présent physiquement même s'il se veut discret et "Korrect". Son dispositif d'oppression et de pillage se met en place avec la complicité de Vichy : censure, interdiction, saisies, installation d'un "institut allemand" qui donne la ligne ; épuration raciale et politique à l'initiative de l'État français ; attaques de la République, mise en cause de ses valeurs par les idéologues du nazisme et de la Révolution Nationale. Que faire ? Le choc de l'exode et de la défaite imprègne les esprits, le nazisme semble triompher partout. C'est dans ce cadre que se situe la première grande action de Résistance. Quelles en sont les origines, le déroulement, les conséquences?

Des gestes individuels, des regroupements manifestent une variété de réactions : certains strictement nationalistes et/ou patriotiques (refus de l'occupant et de considérer la défaite comme définitive) ; d'autres intègrent la dimension républicaine et antifasciste (dénonciation des idéologies nazies et de la Révolution Nationale, de la perte des libertés, de la répression.). Un vent de fronde souffle au quartier Latin et dans les lycées. Depuis la réouverture de la Sorbonne, lancers d'oeufs pourris, inscriptions, papillons et tracts laissés dans les livres ou les fichiers (des bibliothèques), manifestations de petits groupes exhibant fièrement deux cannes à pêche (de Gaulle), des bagarres dans les cafés, lancer de tracts par des jeunes communistes le 31 juillet dans le grand amphithéâtre ; répondent à la présence allemande jusque dans l'université, et dénoncent la propagande de Vichy contre l'esprit critique et scientifique, l'humanisme et la laïcité. L'enseignement de professeurs à l'encontre des nouveaux dogmes, continue de transmettre ces valeurs (Gadrat et Favreau à Louis-le-Grand; Maublanc et François à Henri IV; Angrand à Carnot ; Decourdemanche à Rollin; Husson à Pasteur; Lablénie à Janson-de-Sailly; Charmoillaux à Versailles). Des intellectuels communistes (Danielle Casanova, Georges Politzer, Jacques Solomon, Pierre Villon) impulsent la naissance du journal clandestin "l'Université Libre " , tandis que l'union des étudiants et des lycées communistes (U.E.L.C.) reconstituée diffuse, sous le manteau, "La Relève". D'autres groupes se forment comme "Maintenir " autour de l'étudiant Claude Bellanger. Certaines organisations étudiantes restées légales ou tolérées (corporation de Lettres ou de Droit, Union Nationale des Étudiants) deviennent des foyers de rencontre pour tous ceux qui participent de cette mobilisation sourde. Deux événements concomitants vont libérer brusquement cette énergie potentielle: l'arrestation du professeur Langevin et l'interdiction des célébrations traditionnelles de la fête nationale du 11 Novembre.


L'annonce de l'arrestation par la Gestapo, le 30 octobre, du professeur Langevin (professeur au Collège de France, physicien mondialement connu, figure du Front Populaire) entraîne une riposte publique immédiate. Un comité de soutien large se constitue. Un tract clandestin de l'U.E.L.C. appelle à une manifestation le 8 novembre. Un autre, tiré sur la ronéo du centre d'entraide (Claude Bellanger), rédigé par François Lescure (président de l'U.N.E.) et Roger Marais (Corporation Lettres) lance le même appel, complété par un autre à manifester le 11 novembre à l'université et dans les grandes écoles. Dans le même temps, les médias aux ordres martèlent l'interdiction faite par l'occupant et par Vichy de célébrer la fête nationale marquant la victoire sur l'Allemagne en 1918. La manifestation pour la libération de Langevin a lieu dans un quartier Latin. en état de siège. Fort de ce résultat, le soir même, lors d'une réunion du groupe "Maintenir ", à laquelle ils ont été invitée, François Lescure et Roger Marais rédigent le tract d'appel à la manifestation du 11 novembre à l'Arc de Triomphe, texte qu'ils ronéotypent, à nouveau, au centre d'entraide. Dès le lendemain, il est largement diffusé dans les établissements secondaires et supérieurs de la capitale.

Dans le même temps, le 10 au soir, sur les ondes de la B.B.C., Maurice Schumann, porte-parole de la France Libre, conclut son message par un appel pour le 11 novembre à tous les français à "sur les tombes de vos martyrs, renouvelez le serment de vivre et de mourir pour la France". Cette même volonté de manifester ce 11 novembre est aussi présente chez de nombreux étudiants et surtout lycéens le plus souvent de tradition nationaliste. Tract, appel de la B.B.C., bouche à oreille, concourent à une mobilisation qui voit ainsi converger pour la première fois des individus et des groupes venus d'horizons divers. Par petits groupes, en chantant la Marseillaise, en criant "Vive de Gaulle", ou en lançant des slogans hostiles à l'occupant et à Pétain, ce sont des milliers de jeunes qui montent à l'Étoile le soir du 11 novembre 1940. Appuyant la police française, les troupes nazies chargent. La répression est violente. Le nombre des blessés est inconnu. On dénombre plus de cent arrestations. L'Université est fermée, le recteur Roussy est révoqué. Les responsables des organisations étudiantes sont convoqués par le directeur de l'Institut Allemand qui, menaçant, leur reproche de compromettre l'œuvre de collaboration de Pétain. Le 11 novembre au matin, sur les Champs-Elysées, les membres du groupe du Musée de l'Homme fleurissent la statue de Georges Clémenceau. Toute la journée, des grèves importantes paralysent les bassins miniers du Nord et du Pas-de-Calais. A Rouen, à Dijon, à Nantes, des gestes de jeunes font aussi événement. Enfin, coïncidence symbolique, Vichy révoque ce jour le préfet républicain Jean Moulin.

La manifestation du 11 novembre, à Paris, surgie de l'université parisienne est la première grande action à résonance nationale de la Résistance française. De ce jour, pour un grand nombre de français, la collaboration apparaît pour ce qu'elle est : synonyme de répression et de complicité avec l'occupant. C'est un signal pour engager d'autres combats.


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Published by le Citoyen Thimèle - dans CULTURE & MEMOIRE REPUBLICAINE
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3 septembre 2007 1 03 /09 /septembre /2007 22:21

 

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Le 4 septembre 1870, à l'annonce de la capture de Napoléon III par les Prussiens à Sedan, une foule de Parisiens envahit le Palais-Bourbon, siège du Corps Législatif, qui se résout à déchoir l'empereur et à proclamer la République, la troisième du nom.

 

De nombreuses rues en France portent le nom du « Quatre Septembre ». Pourtant, peu d'entre nous connaissent la signification de cette date, qui marque la naissance d'une République qui aura tant accomplie, des conquêtes laïques des Ferry et Briand aux conquêtes sociales du Front Populaire, en passant par l'affirmation de la démocratie et des libertés individuelles.

Un peu d'histoire.

L'année 1870 ne laissait pourtant pas présager d'un tel retournement politique. « L'Empire est plus puissant que jamais » constataient les républicains, résignés. Le 8 mai encore, Napoléon III et son régime sortaient renforcés d'un plébiscite qui leur avait accordé 7 336 000 de « oui » contre 1 560 000 de « non ». Conforté dans son orientation libérale, rien ne semblait atteindre le régime. Même pas Paris, seul département à s'être exprimé majoritairement pour le « non ».

La déclaration de guerre à la Prusse, le 19 juillet 1870, allait finalement sonner l'arrêt de mort de l'Empire. Emile Ollivier, le chef du gouvernement, avait beau la saluer d'un « cœur léger », la France était seule face à une armée deux fois plus nombreuse et bien mieux équipée.

De batailles en batailles, la guerre tourna logiquement à la catastrophe pour l'armée et le régime. Ainsi, à Sedan, le 2 septembre, Napoléon III, encerclé après une bataille perdue, se constitue prisonnier, avec plus de 100 000 hommes.

Alertés de la nouvelle dans la nuit du 3 au 4 septembre, les députés du Corps législatif se réunissent aussitôt au Palais-Bourbon. Refusant dans un premier temps de confier la régence à l'impératrice Eugénie, ils s'interrogent sur le cap à prendre.

C'est la foule parisienne, républicaine et révolutionnaire, qui va les mettre d'accord. A la nouvelle de la capture, elle se dirige et envahit le Palais-Bourbon, siège du Corps législatif. Ils exigent - députés en tête, tels Jules Favre, Jules Grévy, Jules Simon, Jules Ferry, Adolphe Crémieux et surtout Léon Gambetta - la proclamation de la République, qui est déjà chose faite depuis quelques heures à Lyon et Marseille.

Craignant d'être débordés par l'insurrection, les députés finissent par se rallier à l'idée de Jules Favre, qui leur a suggéré de proclamer eux-mêmes la République à l'Hôtel de ville, entendant ainsi rééditer les grandes heures de la Grande Révolution et des journées de février 1848 dont ce lieu fut un théâtre majeur.

Deux files de députés et de simples citoyens se dirigent alors vers l'Hôtel de ville, où se trouvent déjà une multitude d'agitateurs révolutionnaires, jacobins ou socialistes, tels Delescluze et Blanqui.

Léon Gambetta et Jules Favre proclament alors la République au milieu d'une liesse générale, totalement en déconnexion avec un pays en plein chaos militaire. « Il y avait des fleurs aux fusils, des guirlandes ; c'était un air de fête dans la cité. Jamais révolution ne se fit avec une telle douceur » raconte Jules Ferry, qui, pour s'attacher les faveurs de la foule, a l'idée de constituer un gouvernement composé de députés républicains de Paris. La formation de ce gouvernement - dit de « Défense nationale » - est chose faite le jour même. Jules Ferry lui-même, et d'autres députés parisiens de sa famille politique (Emmanuel Arago, Adolphe Crémieux, Jules Favre, Léon Gambetta, Garnier-Pagès, Glais-Bizoin, Eugène Pelletan, Ernest Picard, Henri Rochefort, Jules Simon) le forment alors, avec à sa tête le gouverneur militaire de Paris, le général Louis Jules Trochu, un conservateur.

Républicaine, révolutionnaire, l'insurrection est aussi et avant tout patriote. Le nouveau gouvernement a comme tâche prioritaire d'organiser la défense nationale face aux Prussiens - d'où la présence d'un général à sa tête. Comme en 1792, la République est le recours d'un peuple trahi et d'une nation vouée au plus grand des périls par la faute d'un souverain autolâtre et inconséquent. Et comme en 1792, toujours, on croit alors à un sursaut de « la patrie en danger », d'autant plus que la résistance de l'armée de Bazaine à Metz donne au nouveau pouvoir quelques motifs d'espérer.

Mais la situation ne se rétablira jamais. Le 19 septembre, Paris est encerclé. Le 7 octobre, le fougueux Gambetta, ministre de l'Intérieur, s'enfuit de Paris à bord d'un ballon. Arrivé à Tours, il entend organiser une armée en vue de venir en aide à la capitale et de poursuivre et mener une « guerre à outrance ». Procédant avec courage et ténacité à la levée de nouvelles troupes, le redressement de la situation militaire semble, un temps, se profiler, même après la reddition traitresse de l'armée de Bazaine. Mais mal équipées et très affaiblies, elles doivent finalement battre en retraite sur tous les fronts.

De leur côté, les Parisiens vont vivre tout l'hiver un siège épouvantable. Affamés, épuisés, ils tiendront, mais n'empêcheront pas les Prussiens d'emporter la guerre. La capitulation de la ville, le 20 janvier 1871, est en effet la déconvenue de trop pour le gouvernement qui décide alors - à l'exception notable de Gambetta - d'entrer en rapport avec l'ennemi afin de mettre un terme aux hostilités. L'armistice est ainsi signé par Jules Favre le 28 janvier 1871, pour une durée de quatre semaines, le temps d'élire une Assemblée nationale qui se chargera d'entériner le traité de paix définitif.

Le 8 février, les élections générales donnent à cette nouvelle Assemblée nationale une écrasante majorité monarchiste, qui plus est favorable à la paix. Celle-ci, à laquelle le gouvernement de Trochu remet sa démission, désigne Adolphe Thiers comme « chef du gouvernement exécutif de la République française ».

A peine proclamée, la République est ainsi déjà fragilisée par la perspective d'une restauration monarchique. Une précarité dont elle sortira finalement tête haute en 1879 et la prise contrôle totale des institutions par les républicains.

Au coup d'Etat originel du 2 décembre 1851 aura ainsi répondu en ce 4 septembre 1870 un coup de force républicain et parisien. Née dans le chaos et la confusion la plus totale, l'ironie de l'histoire voudra que la IIIe République périsse finalement de la même façon, soixante-dix ans plus tard...

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