Culture et mémoire républicaine

 

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13 juillet 2009 1 13 /07 /juillet /2009 22:00


Consacré fête nationale de notre pays depuis 1880, le 14 juillet entend commémorer à la fois la Prise de la Bastille et la Fête de la Fédération.


La prise de la Bastille

Le 14 juillet 1789, la Bastille, symbole de la tyrannie monarchique, est prise d'assaut par les Parisiens. De ce jour date communément la fin de l'Ancien Régime et le début de la Révolution française.


Quelques semaines plus tôt, les Etats Généraux, répondant à la convocation du roi Louis XVI, se sont réunis à Versailles. Au lieu d'une simple réforme de l'impôt, les députés du Tiers-Etat, soutenus par quelques députés du clergé mais aussi et surtout par un peuple plein d'espoir, veulent, quant à eux, réformer profondément l'Etat. Ils se jurent même, lors du Serment du jeu de Paume, de ne pas se séparer avant de donner une Constitution à la France. Le 9 juillet, l'assemblée réunie à Versailles se proclame ainsi « Assemblée Nationale Constituante ».

Mais Louis XVI fait mine de céder à cette révolution politique qui se prépare. Dès le 26 juin, il fait ainsi venir des troupes (20 000 hommes de régiments étrangers) sur Paris. Il renvoie également ses ministres jugés trop libéraux, parmi lesquels le très populaire Jacques Necker, contrôleur des Finances, renvoyé le 12 juillet.

La nouvelle, connue à Paris le lendemain, exacerbe encore un peu plus la colère des parisiens affamés et en quête de liberté, alors que se répand une rumeur prétendant que les troupes du roi vont entrer dans la capitale pour arrêter les députés. Le journaliste Camille Desmoulins, considérant le renvoi de Necker comme une attaque contre le peuple, exhorte ainsi la foule à se mettre en état de défense.


Pris de panique, le peuple parisien cherche alors à s'armer pour se défendre, alors que dans le même temps une « municipalité insurrectionnelle » est formée à la hâte pour organiser la défense de la ville.


Le lendemain matin, le 14 juillet, une foule composée notamment d’artisans et de commerçants se rend à l'hôtel des Invalides en quête d'armes. Le gouverneur cède et ouvre les portes,  permettant à la foule d’emporter 28.000 fusils et 20 bouches à feu.


Reste à trouver la poudre.


La rumeur prétend qu’il y en aurait d’entreposé à la Bastille, une vieille forteresse médiévale, symbole par ailleurs de l’arbitraire royal. « A la Bastille ! » tonnent les émeutiers. Mais sans commandement ni armes lourdes, aussi nombreux puissent-ils être - sans doute un millier -, ils ne font pas le poids face à la garnison de la forteresse composée de 82 vétérans - dits « invalides » -, et de 32 gardes suisses.


Le gouverneur de la Bastille, le marquis de Launay, cherche quant à lui à éviter l'affrontement en attendant les secours. Il essaie de gagner du temps et reçoit ainsi trois délégués de la municipalité insurrectionnelle, qu’il retient à déjeuner. Il s'engage auprès d’eux à ne pas ouvrir le feu à la condition que les émeutiers ne tentent pas d'entrer dans la forteresse.


Mais, soudain, une explosion mystérieuse excite une foule qui croit et crie à la trahison. Un groupe d’émeutiers choisit alors de pénétrer dans l'enceinte par le toit du corps de garde, attaquant à coups de hache les chaînes du pont-levis.


Dépourvu d’expérience, de Launay perd ses moyens et donne l'ordre de tirer. La garde suisse fait ainsi un carnage chez les assaillants, parmi lesquels on compte une centaine de morts.

Le combat semble perdu pour les émeutiers quand arrivent à leur secours deux détachements de « gardes françaises ». Ces soldats professionnels chargés de défendre la capitale prennent, à la consternation des défenseurs de la forteresse, le parti des émeutiers.

Tout bascule alors.


Les gardes françaises, sous le commandement de deux officiers, Elie et Hulin, amènent cinq canons et les pointent sur la Bastille. Un début d'incendie s’ensuit à l'entrée de la forteresse, faisant quelques pertes chez les défenseurs.


A 16 heures, jouant le tout pour le tour, de Launay ordonne le feu à outrance puis tente de faire sauter les magasins de poudre. Mais ses « invalides » lui imposent de se raviser et de brandir un mouchoir pour parlementer.


Le feu cesse alors, et la garnison de la Bastille finit par capituler.


Après que les ponts-levés aient été abaissés, la foule furibonde se rue alors dans la forteresse. Elle s’empare de la poudre qu’elle était venu chercher, et libère les détenus. A sa surprise, elle  n’y trouve qu’une poignée de faussaires, un fou et un noble incestueux. Elle est aussi étonnée de découvrir des chambres spacieuses et d'un grand confort, loin de l’image infâmante et misérable qu’ont pu en donner ceux qui avaient eu, comme Voltaire ou le marquis de Sade, la malchance d’y séjourner.


Quant à la garnison, elle est faite prisonnière à l’hôtel de ville, à l’exception de quelques invalides et du marquis de Launay qui sont lynchés puis massacrés dans les rues de la capitale. Ce dernier sera décapité et sa tête plantée sur une pique et promenée en triomphe à travers les quartiers de la capitale.


Prenant la mesure de l’événement, le propre frère du roi, le comte d'Artois, futur Charles X, quitte aussitôt la France. Il est suivi dans cette première vague d'émigration par quelques autres hauts personnages, dont le prince de Condé et Mme de Polignac.


Le lendemain, à Versailles, au moment de son réveil, le duc de Rochefoucauld-Liancourt informe Louis XVI de la prise de la Bastille. Le dialogue suivant aurait eu lieu :


« C'est une révolte ? » demande Louis XVI.
« Non sire, ce n'est pas une révolte, c'est une révolution. » répond le duc de La Rochefoucauld.

Abasourdi, le roi se retient de dissoudre l'Assemblée. Les députés, quant à eux, décident de siéger en permanence. La Révolution, affermie par cette victoire populaire inédite, peut alors suivre son cours.
 

La fête de la Fédération


Le 14 juillet 1790, à Paris, les Français commémorent en grande pompe le premier anniversaire de la prise de la Bastille, sous le sceau de l'unité et de la réconciliation.


Depuis le début de l'année, déjà, souvent à l’initiative des gardes nationaux, des fêtes civiques s’organisent ici et là, scellant des pactes d’union entre villes, citoyens, allant jusqu’à fonder des « fédérations ». On voit ainsi des habitants de lieux voisins se réunir spontanément, déclarant se rallier à la Révolution et abandonner leurs particularismes pour se fondre symboliquement dans l'unité nationale. A Pontivy notamment, le serment suivant est adopté entre citoyens de Bretagne et d'Anjou : « Nous, Français Citoyens de la Bretagne et de l'Anjou [...]. Nous déclarons solennellement que n'étant ni Bretons ni Angevins, mais Français et Citoyens du même empire, nous renonçons à tous nos privilèges locaux et particuliers. » 


Ces fêtes finissent par inspirer aux députés de l'Assemblée, ainsi qu'au marquis de La Fayette, l'idée d'une grande fête d'union nationale, réunissant les délégués des fédérations, les fédérés.


Celle-ci est alors est fixé au 14 juillet, dans un esprit de réconciliation autour de la Révolution.


Tôt le matin du 14 juillet 1790, une vaste foule se rassemble à la Bastille et part en cortège vers le Champ-de-Mars. Le défilé dure toute la matinée. Il comprend des soldats de la garde nationale parisienne, des artisans, des compagnons, mais aussi les fameux fédérés, venus de tout le royaume.

Arrivé au Champ-de-Mars, le cortège peut prendre place dans les tribunes disposées sur les côtés de l’esplanade. On compte 250 000 spectateurs, sans compter la centaine de milliers de fédérés, rangés sous les bannières de leur département.


Sous une haute tente, à une extrémité du Champ-de-Mars, une tribune royale est installée. À l'autre extrémité, un arc de triomphe. Au centre de l'esplanade, Talleyrand, évêque d'Autun, célèbre la messe sur l' « autel de la patrie », entouré de 300 prêtres portant des écharpes tricolores sur leurs aubes blanches. Le service terminé, on bénit les oriflammes et les bannières des départements.


Vient ensuite la prestation de serment. La Fayette, commandant de la garde nationale, le prononce le premier : « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l'intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu'elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité ».


Puis c’est au tour du président de l'Assemblée de prêter serment au nom des députés et des électeurs. Dans le bruit des canons qui tonnent et des tambours qui roulent, la foule crie avec les députés : « Nous le jurons. »


Enfin, le roi prête à son tour serment de fidélité : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir qui m'est délégué par la loi constitutionnelle de l'État, à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi et à faire exécuter les lois ». Instant de recueillement et de communion nationale, avant que la foule exulte et acclame le roi. Avant de conclure la cérémonie, un Te Deum est entonné. Puis la foule se sépare au milieu des embrassements et des vivats dont beaucoup s'adressent à Louis XVI.


Dans toute la France, la même fête se déroule. A midi, les cloches retentissent partout. Les habitants se réunissent, prêtent serment, prient, puis chantent et dansent autour des arbres de la liberté.

La fête nationale

La commémoration du 14 juillet 1789 fut ensuite abandonnée jusqu'à ce que la IIIe République, notamment Gambetta, chercha à célébrer les fondements du régime.


Ainsi, le 21 mai 1880, Benjamin Raspail dépose la loi faisant du 14 juillet la fête nationale annuelle en commémoration de la prise de la Bastille et de la fête de la Fédération. Cette loi, signée par 64 députés, est adoptée par l'Assemblée le 8 juin et par le Sénat le 29 juin. Elle est promulguée le 6 juillet 1880.


Henri Martin, président de séance, précisa bien que ce sont les deux dates qui sont commémorées : « Mais n'oubliez pas que, derrière ce 14 juillet, où la victoire de l'ère nouvelle sur l'ancien régime fut achetée par une lutte armée, n'oubliez pas qu'après la journée du 14 juillet 1789 il y a eu la journée du 14 juillet 1790. Cette journée-là, vous ne lui reprocherez pas d'avoir versé une goutte de sang, d'avoir jeté la division à un degré quelconque dans le pays, Elle a été la consécration de l'unité de la France. Oui, elle a consacré ce que l'ancienne royauté avait préparé. »


L'accent fut mis, dès le début, sur le caractère patriotique et militaire de la manifestation, afin de témoigner du redressement de la France après la défaite de 1870. Traditionnellement, la fête débute par une retraite aux flambeaux le 13 au soir. Puis, le lendemain, les cloches des églises ou les salves annoncent le défilé, suivi d'un déjeuner, de spectacles et de jeux. Enfin, les bals et feux d'artifice terminent la journée.

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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 22:27


Nombre de rues de notre pays portent son nom, et pourtant Léon Gambetta reste encore aujourd’hui un homme politique méconnu. De sa courte existence – il mourra à 44 ans -, il n’en aura pas moins laissé une trace indélébile dans l’histoire de France. C’est lui, le fils d’un petit épicier italien, qui, en 1870, refusant la défaite face à la Prusse, incarne le sursaut moral de la patrie. C’est lui, aussi, qui pèse de tout son poids, et avec succès, pour rallier les Français à la République, après près de quatre-vingts ans d’imperturbables remous.

 

 

Léon Gambetta naît le 2 avril 1838 à Cahors, dans le département du Lot. Son père, un émigré génois, tient une épicerie, au « Bazar génois », qui lui permet d’assurer à sa famille de modestes revenus. Physiquement fragile – il est souvent malade, et aura le malheur, à l’âge de onze ans, de perdre son œil gauche à la suite d’un accident – il n’en est déjà pas moins intellectuellement très costaud. Il effectue brillamment ses études au petit séminaire, puis au Lycée de Cahors. Ayant obtenu son Baccalauréat en 1857, il monte à Paris s’inscrire à la faculté de droit, au grand regret de son père qui aurait aimé qu’il lui succède à l’épicerie. Son grand rêve d’alors, être avocat. Acquis aux idées républicaines très tôt, l’étudiant va fréquenter avec assiduité les cercles républicains parisiens, qui se réunissent alors dans le Quartier latin au café Voltaire. Entre-temps, Léon Gambetta opte en 1859 la nationalité française, preuve alors d’un amour déjà sans borne pour la France. Ayant obtenu en 1860 sa licence, il fait profession d’avocat et s’inscrit au barreau de Paris.

 

Accepté, en tant que jeune avocat, à la Conférence Molé, il devient le collaborateur d'Adolphe Crémieux et se lie avec Clément Laurier et Jules Ferry. Il se rapproche également des députés de l'opposition : Jules Favre, Émile Ollivier, Ernest Picard, Alfred Darimon et Louis Hénon. Peu à peu, il va acquérir une certaine notoriété, par son tempérament fougueux et son exceptionnel talent d’orateur.

 

 

L’impitoyable opposant au Second Empire

 

En 1868, l’avocat Gambetta défend le républicain Delescluze, inculpé d’avoir ouvert une souscription publique dans son journal afin d’ériger un monument à la mémoire de Baudin, député de la IIe République, mort sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, le 3 décembre 1851, en tentant de s’opposer au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte. Sa plaidoirie, superbe, du 14 novembre 1868, est l’occasion pour lui de faire publiquement le procès du Second Empire et de son origine funeste. Delescluze sera finalement condamné – à six mois de prison -, mais son réquisitoire enflammé va avoir un retentissement énorme. Elle va faire de lui le grand leader charismatique qui manque alors à un parti républicain amorphe.   

 

Gambetta se présente aux élections législatives de mai 1869, à Marseille et à Paris, dans la première circonscription de la Seine. Circonscription dont le centre est le quartier populaire de Belleville, habitée par des commerçants, des artisans et des ouvriers de petites entreprises. Il y prononce notamment un discours resté célèbre sous le nom de « Programme de Belleville ». Il se montre alors favorable à des mesures radicales. Il milite ainsi pour la liberté complète de la presse et la séparation de l’Église et de l’État. Et souhaite l’instauration de l’impôt sur le revenu et l’élection des fonctionnaires. Léon Gambetta est élu dans ces deux villes. A Paris en devançant Hippolyte Carnot, et à Marseille Adolphe Thiers.

 

Au Corps Législatif, il galvanise encore l’opposition républicaine, plus remonté et plus intransigeant que jamais face à l’Empire, et ses nouveaux convertis du tournant « libéral », tel Ollivier. La même année, il fonde, avec Brisson et Challemel ¬Lacour, la « Revue politique », un journal d’opposition.

 

Le 3 septembre 1870, à l’annonce de la défaite de Sedan, il fait partie des députés républicains qui se prononcent pour la déchéance de Napoléon III. Le Corps législatif s'y étant opposé, le lendemain, la foule des Parisiens envahit le Palais-Bourbon où Gambetta annonce la fin du Second Empire. Plus tard, à l'Hôtel-de-Ville et en compagnie de Jules Ferry et de Jules Favre, il proclame la République.

 

 

Le chef de la résistance aux Prussiens

 

Un Gouvernement de Défense nationale se forme alors, avec à sa tête le général conservateur Trochu, et dans lequel Gambetta est nommé ministre de l'Intérieur. Sans expérience du pouvoir jusque là, il se montre pourtant d’une maturité exemplaire, se révélant être un formidable homme d’Etat. Partisan de la guerre à outrance face à la Prusse, il quitte Paris assiégé en ballon, le 7 octobre. Il s’installe à Tours, à la tête d’une Délégation gouvernementale chargé de coordonner la défense du territoire. Cumulant sa fonction avec celle de ministre de la Guerre, il procède avec courage et ténacité à la levée de nouvelles troupes, et se comporte en véritable « dictateur », au sens antique du terme. Il tente ainsi de secourir la capitale. Il nomme le général Faidherbe à la tête de l’armée du Nord et encourage les soldats et les généraux dans leur combat. Surtout, il appelle solennellement les politiques et l’ensemble des Français à refuser tout défaitisme, et à participer activement à la défense du territoire.

 

Un temps, le redressement de la situation militaire semble se profiler. Les troupes prussiennes sont en effet à deux doigts de battre en retraite. Mais tous ses efforts seront, au final, vains. Les Prussiens ne reculeront plus, bien au contraire, alors qu’à Lyon et dans le Midi Gambetta doit faire face à des insurrections. Tours étant elle-même menacé par l’ennemi, la délégation finit par se replier à Bordeaux. Le 20 janvier 1871, Paris capitule, déconvenue de trop pour les conservateurs, Adolphe Thiers en tête, qui souhaitent à présent mettre un terme au conflit. Le 28 janvier, l'armistice est conclu, au plus grand désarroi de Gambetta.

 

Le 8 février 1871, des élections législatives sont organisées, le chancelier allemand Bismarck souhaitant traiter avec un gouvernement légitime. Sa motion demandant que les anciens dignitaires du Second Empire soient inéligibles n’étant pas retenue, Gambetta démissionne.

Il se présente à ces élections, qui donneront une assemblée monarchiste favorable à la paix, et où il sera élu député du Bas-Rhin. Quelques semaines plus tard, alors que les terribles préliminaires de paix sont signés à Versailles, il quitte l’Assemblée parmi les députés de l’Alsace-Lorraine cédée à l’Empire allemand. Malade, Léon Gambetta se retire en Espagne, à Saint-Sébastien, d’où il ne reviendra qu’après la Commune.


 

 

 

Le « commis voyageur de la démocratie »

 

Il effectue cependant un rapide retour à la vie politique. Le 2 juillet 1871, Léon Gambetta est élu député de la Seine, lors d'un scrutin complémentaire, et va siéger désormais à l’extrême-gauche, puis à la tête de l’« Union républicaine ». Le 5 novembre de la même année, paraît le premier numéro d’un journal qu’il vient de fonder, « La République française ». Un journal qui va très vite devenir l’un de ses instruments majeurs de combat politique.

 

En effet, au cours de ces premières années d’indécisions sur la future nature du régime – du fait des divisions des monarchistes -, Léon Gambetta va mener une véritable lutte acharnée pour instaurer durablement la République.

 

Habile politiquement, légaliste, il comprend la nécessité de donner de cette République une image rassurante d’ordre et de stabilité, plutôt que de fomenter des insurrections sans lendemains.

 

Il effectua ainsi nombre de voyages en province, où il prononça de très nombreux discours - onze volumes les répertoriant seront publiés à partir de 1881. Orateur exceptionnel, doué d’un charisme hors du commun, Gambetta va devenir immensément populaire, au point d’avoir une influence décisive, capable de retourner progressivement l’opinion vers la République.

Surnommé le « commis voyageur de la démocratie », ses discours auront toujours d’énormes retentissements. Ainsi de celui prononcé à Grenoble, le 26 septembre 1872, où l’orateur prédit et proclame l’avènement des « couches nouvelles », ces classes moyennes appelées à jouer désormais un rôle politique. Indéniablement, il conquit la confiance de ces dernières, permettant ainsi d’asseoir socialement le régime. 

 

Aussi, féroce stratège, il met tout son poids dans les multiples élections législatives partielles qui ont lieu jusqu’en 1876 pour envoyer un maximum de républicains à l’Assemblée Nationale. Inventeur des campagnes électorales modernes, il fait triompher le parti républicain à chacune des élections, qui, à défaut de ne pas être encore majoritaire, a toutefois une assise morale incontournable.

 

Durant ces années, Léon Gambetta n’aura négligé aucun champ de bataille dans sa lutte pour l’établissement de la République. Ainsi, comme le résume Georges Wormser, l’un de ses biographes, il aura « tout mené de front: les interventions à l'Assemblée, l'étude en commission, les tournées, la préparation détaillée de chaque élection partielle, le journalisme, les banquets et l'assiduité dans les salons politiques, la correspondance qui entretient le contact avec les amis. Par là, il [a été] prodigieux. »

 

A l’Assemblée, le talent oratoire de Gambetta ne se démentira jamais, se révélant un virtuose des joutes parlementaires, capable à lui tout seul de faire basculer un vote. « La persuasion même », selon Gabriel Hanoteaux, un de ses partisans.

 

Pragmatique, il y soutiendra alors le chef de l’exécutif, Adolphe Thiers, qui, se prononçant de plus en plus clairement en faveur de la République, apparaît comme le meilleur rempart face aux monarchistes. Son éjection en 1873, et son remplacement par Mac-Mahon, monarchiste notoire élu pour sept ans, s’accompagnant d’une poussée de fièvre réactionnaire – l’ « Ordre Moral » -, n’accablera pourtant pas Gambetta et ses partisans. L’heure de la République va bientôt sonner, Gambetta en est persuadé.

 

 

Le « héraut de la République »

 

C’est chose faite lorsqu’au mois de février 1875, après plusieurs rétablissements manqués de la monarchie, la République est finalement reconnue comme le régime politique de la France par le vote des Lois constitutionnelles. Au prix d’un compromis – Présidence de la République, bicamérisme et existence du Sénat - qu’ulcère l’extrême-gauche mais que Gambetta juge nécessaire et appui de tout son poids. Conçue comme une entorse au suffrage universel – 75 de ses membres sont d’ailleurs nommés à vie -, cette chambre haute peut constituer selon lui une sorte de grand conseil des communes de France.

 

Les élections législatives de 1876 sont un triomphe pour les républicains. Majoritaires, ils sont pourtant ignorés par Mac-Mahon, qui ne leur confie peu ou pas du tout de responsabilités ministérielles. Réélu député de la Seine, Gambetta fustige son attitude, et lutte contre lui et sa politique avec acharnement. Le 6 mai 1877, Léon Gambetta s’écrie à la tribune de la Chambre son célèbre « le cléricalisme, voilà l’ennemi ! », dénonçant le conservatisme ambiant soutenu par l’Eglise catholique. L’affrontement culmine lors de la crise du 16 mai 1877. Convoquant de nouvelles élections, le tribun républicain indique au Président de la République, au cours d’une réunion politique à Lille le 15 août suivant, l’alternative qui s’offre à lui : « Se soumettre ou se démettre ». Ce qui lui vaudra d'être condamné par défaut, le 10 septembre suivant, à trois mois de prison et 2 000 Francs d'amende pour « offense au chef de l'État ».

 

Ces élections sont un nouveau triomphe pour les républicains, triomphe que les autorités d’alors ont tenté d’enrailler, se livrant à de nombreuses irrégularités. Mais Mac-Mahon refuse toujours de prendre en compte l’hégémonie républicaine à la Chambre. La situation est bloquée. Le pays est au bord de la guerre civile. On craint un coup de force, que Mac-Mahon ne peut effectuer, l’armée n’étant pas disposé à le suivre. Il finit alors par se « soumettre », et à confier le gouvernement à des républicains.

 

Gambetta en est cependant mis à l’écart, tant par l’hostilité de Mac-Mahon que par le refus des républicains « opportunistes », qui redoutent de devoir s’effacer devant sa popularité et son autorité. Gambetta n’en a pas moins une aura et une influence considérable à Chambre. Au mois de janvier 1879, Léon Gambetta est désigné comme Président de la Chambre des députés, une fonction honorifique qu’il occupe jusqu’en 1881.

 

Le 31 juillet 1879 il succède à la présidence de la Chambre des députés à Jules Grévy, élu Président de la République. Il rappelle alors que « la République enfin sortie victorieuse de la mêlée des partis devait entrer dans la période organisatrice et créatrice ».


 


 

 

L’ « opportuniste »

 

Détesté par la droite monarchiste, il s’est peu à peu aliéner l’extrême-gauche qui fustige son modérantisme, son « opportunisme ». En fin de compte, comme le rappela Joseph Reinach, l’un de ses plus proches collaborateurs, « les réactionnaires ne lui pardonnaient pas d’avoir créé la République, les intransigeants d’être un homme de gouvernement »

 

De cet « opportunisme », il s’en justifiera d’ailleurs à de nombreuses reprises, notamment dans un discours prononcé au Neubourg (Eure), le 4 septembre 1881 : « Il faut se garder de vouloir tout tenter à la fois. [La France] ne demande pas que toutes ces questions posées soient résolues : elle demande qu'on prenne une question, qu'on s'y attelle, qu'on l'étudie, qu'on la formule en projet de loi et qu'on la résolve enfin dans la législation. Quand une question sera résolue, la suivante se posera et, par les mêmes procédés d'examen, de volonté, de ténacité, on résoudra la seconde ; puis on passera à la troisième. Le succès du régime républicain, ce qui a amené l'adhésion, tous les jours grandissante, de ces masses rurales, de ces petits propriétaires, de ces bourgeois, de ces ouvriers sans lesquels vous ne pouvez ni vivre, ni gouverner (...), c'est que, depuis dix ans, l'ordre a régné non seulement dans la rue, mais dans les esprits. »

 

S’il fait donc preuve d’« opportunisme », ce n’est pour autant renoncer à ses principes. Bien au contraire. Ce « fou de République » (selon l’expression de l’historien Pierre Bimbaum) sera toujours un républicain exigeant, fidèle à ses promesses de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais un républicain qui entend construire cette République avec l’assentiment du peuple, et non contre lui.

 

Il ne manquera jamais ainsi de fustiger et de se démarquer de ceux qui se réclament de l’« opportunisme» mais qui n’ont contrairement à lui n’ont qu’une révérence verbale vis-à-vis de la République. Il les définit ainsi comme les adeptes de la « République du minimum ». « Ce qui constitue la vraie démocratie, ce n'est pas de reconnaître des égaux, mais d'en faire» déclara-t-il un jour à l’Assemblée, soulignant son exigence social de républicain. Un Gambetta qui souhaitait même que la République française apparaisse « dans le monde comme la plus haute expression de l'esprit humain ».

 

 

A la tête du « Grand Ministère »

 

Le 14 novembre 1881, il est finalement appelé par Jules Grévy à la présidence du Conseil. Souhaitant constituer un « grand ministère » d’union, réunissant tous les grands chefs du mouvement républicain, il se voit confronter aux refus de Léon Say, Freycinet et Ferry, et se résigne alors à composer un cabinet constitué de membres jeunes et relativement peu connus.

 

Le nouveau cabinet, duquel Gambetta prendra les Affaires étrangères, marque plusieurs toutefois plusieurs innovations significatives. Ainsi, l’Agriculture vient un ministère à part entières. Les Colonies sont détachées de la Marine et rattachés au Commerce. Et est créé un ministère des Arts, destinée à répandre le goût de la culture et des arts dans les classes populaires.

 

Hélas pour Gambetta, le cabinet est renversé très rapidement, le 27 janvier 1882, soit soixante-quatorze journées à peine plus tard, suite au refus de l’Assemblée d’approuver un projet de réforme constitutionnelle traitant du mode de scrutin. Une Assemblée qui n’a au demeurant jamais apprécié la volonté de Gambetta de constituer un exécutif fort.

 

Gambetta et son gouvernement ne manquaient pourtant pas d’audacieux projets : réorganisation de la justice, réduction du service militaire, loi sur les associations, création d’institutions de prévoyance et d’assistance, réforme des sociétés financières, développement de l’instruction publique, réforme des rapports entre l’État et les Églises. Ces projets seront repris pour la plupart dans les gouvernements suivants. Ainsi des lois Ferry qui rendront l’école obligatoire et laïque, dont Gambetta reste l’inspirateur oublié.

 

Quelques mois plus tard, le 8 décembre 1882, alors replié chez lui, à la Maison des Jardies (à Ville-d’Avray, près de Sèvres), Léon Gambetta se blesse à la main avec son revolver. Officiellement, le coup est parti alors qu’il nettoyait l’arme. L’accident serait cependant plus vraisemblablement survenu lors d’une dispute avec sa maîtresse, Léonie Léon. Contraint à rester au lit pendant tout le mois, il finit par succomber à la suite d’une infection intestinale. Léon Gambetta décède le 31 décembre 1882. 

 

La Troisième République lui rend un hommage appuyé, le 6 janvier 1883, en organisant des obsèques nationales.

 


 

 

Gambetta devant l’histoire

 

Mort brusquement, Léon Gambetta laissera un grand vide à une IIIe République dont il restera, plus qu’un autre, l’âpre bâtisseur. De tous les hommes politiques de son époque, c'est lui qui restera le plus présent dans la mémoire collective du nouveau régime. Au point d’être considéré par beaucoup comme l’homme politique français le plus important du 19e siècle.

 

De Gambetta, l’histoire retiendra celui qui défendit avec véhémence la patrie en danger en 1870, sauvant un honneur dont les Poilus recevront le legs en 1914.

 

Elle retiendra aussi celui qui, en instaurant durablement la République, a été l’« accoucheur » de la Révolution française, après quatre-vingt ans d’instabilité politique et constitutionnelle.

 

Elle retiendra aussi un visionnaire, un homme politique qui savaient regarder vers le long terme. Celui qui sur bien des points – sa volonté de donner un rôle social à l’Etat, son attachement aux grands travaux, son souci d’une politique culturelle – était en avance sur son temps. Celui qui, lucide sur les questions internationales, conscient d’une prochaine confrontation européenne, souhaita bien avant les autres l’Entente cordiale et l’alliance franco-russe.

 

Ne dissociant jamais la République de la nation, il aura enfin cette singularité d’avoir inspirer des hommes politiques aussi différents que Clemenceau, Jaurès, de Gaulle et Mendès-France. Autant dire ce que la France a pu produire de meilleur.


 

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Bibliographie suggestive :


- Pierre Antonmattei, Gambetta, Héraut de la République, Michalon, 1999
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