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10 juin 2006 6 10 /06 /juin /2006 22:05

Supplique à Monsieur le président de la République pour le transfert au Panthéon de Marc Bloch


LA MÉMOIRE du grand historien et du grand résistant que fut Marc Bloch (1886-1944) continue aujourd'hui à marquer notre réflexion et notre amour pour la France. Par son enseignement, par ses écrits, par le renouveau de l'histoire et le rayonnement qu'il a donné à cette discipline dans le monde entier, comme par ses actes et sa mort héroïque, celui qui reste aujourd'hui comme un modèle de citoyen, de soldat, d'intellectuel et de héros mérite de la France une reconnaissance particulière et une place choisie au Panthéon des gloires nationales.
 
Un héros, Marc Bloch le fut, à plusieurs reprises et pour ainsi dire naturellement. Le fondateur des Annales, avec Lucien Febvre, l'auteur de la Société féodale et des Rois thaumaturges, ainsi que des Caractères originaux de l'histoire rurale française, n'a jamais voulu se contenter d'une vie savante et retirée du monde. Il aimait ce propos de son maître, l'historien belge Henri Pirenne: «Si j'étais antiquaire, je n'aurais d'yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien, c'est pourquoi j'aime la vie.»
 
Marc Bloch aimait tellement la vie que son engagement d'historien, il le plaça toujours au service de sa patrie. Sa méthode même consistait à partir du temps présent pour mieux appréhender le passé. Il suivait en cela les conseils du grand Michelet qui disait: «Pour connaître le présent il faut d'abord s'en détourner.» S'en détourner, cela voulait dire pour Bloch agir dans le siècle.

Dès la première guerre mondiale, au 72e régiment d'infanterie, Marc Bloch se comporta en brave. Il obtint la Légion d'honneur à titre militaire, la Croix de guerre et quatre citations, soit une par an entre 1915 et 1918; il en obtiendra une autre en 1940. Ses états de service soulignent son «mépris du danger», sa «crânerie et [sa] froide résolution». Mais Marc Bloch a toujours voulu rester modeste: «Mes services de guerre 1914-1918 sont normaux.» Il avait le sens du simple devoir accompli ou, pour reprendre une expression de son supérieur, il exprimait un «humble héroïsme» qui est celui des meilleurs patriotes.
 
A aucun moment, alors que tant d'autres ont pu s'interroger sur le sens de ce combat furieux et sans fin, il n'a cessé de croire en son pays. En 1918, il ne se cachait pas d'avoir ressenti l'allégresse de la victoire. Car cet intellectuel n'a jamais été tenté par les sirènes pacifistes, même au plus fort des privations et des terribles corps à corps à la baïonnette, qui laissèrent tant de ses camarades sur le bord du fossé. Partageant avec eux ce que Jules Isaac appelait une «communauté de souffrances», pour lui, l'individu ne comptait pas devant le groupe et la nation. Qu'importe qu'un seul souffre, pensait-il, quand c'est le sort de la communauté nationale tout entière qui est en jeu. «Vous m'avez appris à mettre certaines choses au-dessus de la vie même», écrivait-il en 1915 à ses parents.

Il parlait là de la patrie, car il savait qu'il ne pouvait y avoir de démocratie sans communauté nationale. Elevé avec rigueur, il avait en son pays une foi dont notre époque mesure mal aujourd'hui la résonance.
 
Dans la lettre d'adieu qu'il avait rédigée en 1941, anticipant sur une possible capture, il déclarait: «Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimé et servie de toutes mes forces».

Monsieur le président de la République, ce n'est pas seulement parce que Marc Bloch est certainement l'un des plus grands historiens français, celui dont le nom contribue, plus de soixante ans après sa mort, à assurer encore à l'étranger le renom de la recherche française, qu'il a sa place au Panthéon. Mais c'est parce que sa vie même de citoyen est exemplaire, une vie au service de la nation. Lorsqu'en 1940, après s'être trouvé confronté au «plus atroce effondrement de notre histoire», comme il l'écrira dans L'Etrange Défaite, cette analyse de l'effondrement de la France, écrite sur le vif avec une étonnante lucidité, Marc Bloch n'aura qu'une idée: résister.
 
Alors qu'il aurait pu gagner les Etats-Unis, il préféra rester en France après la débâcle et malgré le statut des juifs. Sa réputation internationale lui permit d'être «relevé de déchéance» en ce qui concerne son métier d'enseignant. Cela ne l'empêcha pas d'entrer en clandestinité, suivi par ses trois fils.

La résistance, qu'il effectua notamment sous le pseudonyme de Narbonne, constitue chez ce patriote le prolongement logique de sa vie passée. Le 29 décembre 1943, il affirmait sa détermination dans le combat et la Libération: «Tous ceux qui l'auront méritée ne verront pas la grande récompense. Elle n'en sera pas moins celle qu'ils ont souhaitée et préparée.» Appartenant au mouvement Franc-Tireur, il sera arrêté le 8 mars 1944, torturé et abattu dans un champ le 16 juin 1944.
 
Monsieur le président de la République, indéniablement, Marc Bloch laisse derrière lui l'image d'un patriote fervent, d'un républicain convaincu, mais avant tout d'un grand Français. Communiant avec le passé de son pays, il était pour ainsi dire en osmose avec lui. On connaît sa célèbre définition: «Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France: ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l'orientation de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner» (L'Etrange Défaite, p. 646).
 
Il avait compris la spécificité de la nation française, fondée sur l'histoire, la culture et la langue, et non sur quelque caractéristique raciale ou religieuse. Ce républicain était, par sa famille, de confession juive. Il ne s'en était jamais soucié jusqu'à ce que la législation antisémite de Vichy ne le lui rappelle. Il ne cessera d'affirmer que les «juifs sont des Français comme les autres». Il se défiait des réactions communautaristes: «Evitons de donner des armes à ceux qui voudraient nous cantonner dans n'importe quel ghetto» (Lettre du 2 avril 1941 à Jean Ullmo). En républicain scrupuleux, il refusait de se définir comme un Français «d'origine juive». «Je suis juif, disait-il, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n'en tire ni orgueil ni honte, étant, je l'espère, assez bon historien pour n'ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe». Et il ajoutait avec finesse: «Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas: en face d'un antisémite» (L'Etrange Défaite, p. 524).
 
Celui qui tombera en martyr sous les balles allemandes, après avoir été torturé, avait cru toute sa vie que la ligne de partage entre les hommes restait celle de la nationalité. Le fondement de son identité, comme de son engagement d'historien, était l'amour dans la France.
 
Monsieur le président de la République, n'est-il pas temps pour cette dernière de célébrer comme il le mérite la mémoire de ce fils qui lui fait honneur?

 
Auteurs:

Maurice Agulhon, professeur honoraire au Collège de France
Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Jean-Pierre Azema, professeur des universités
Annette Becker, professeur à l'université Paris X
André Burguière, directeur d'études à l'EHESS
Max Gallo, écrivain
Bronislaw Geremek, historien, membre du Parlement européen
Jacques Le Goff, ancien président de l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Ran Halevi, directeur de recherches au CNRS (Centre Raymond-Aron)
Pierre Nora, de l'Académie française,
Mona Ozouf, directeur de recherches au CNRS (Centre Raymond-Aron)
René Rémond, de l'Académie française
Eric Roussel, historien
Jean-Claude Schmitt, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Dominique Schnapper, membre du Conseil constitutionnel
Pierre Toubert, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Institut
Michel Winock, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris.
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5 mai 2006 5 05 /05 /mai /2006 16:47

Les radicaux s'irritent de l'appui de leurs alliés de droite à l'Italie fasciste, de leur politique économique, de leurs calomnies depuis l'affaire Stavisky. Aussi, malgré des hésitations, ils participent à la grande manifestation du 14 juillet 1935, qui fonde le Front Populaire.


Ce ralliement est facilité par la modération des communistes, ralliés à la défense nationale quand Laval se rapproche de l'URSS et opposés aux nationalisations voulus par les socialistes SFIO. Il ne s'agit pas de changer la société mais de s'opposer au fascisme, au-dedans et au-dehors, en défendant la République. L'alliance s'étend à des groupes situés entre les trois partis, aux chrétiens de la Jeune République, à la Ligue des droits de l'homme, la CGT et la CGTU, des associations comme la Ligue des médecins contre la guerre ou l'Association pour l'émancipation de la Corse, ce qui montre ses racines dans la société civile.

La campagne électorale, parfois violente, se fait bloc contre bloc. A Limoges, des Croix-de-Feu sont tués, et leurs chefs proposent un désarmement des services d'ordre. A Paris, des militants d'Action française envoient à l'hôpital Léon Blum, leader de la SFIO.
Le 26 avril, la gauche est majoritaire. Le 5 mai, au second tou, de bons reports de voix amplifie le mouvement. La surprise ne vient pas de la victoire de la gauche, que l'on prévoyait, mais de la répartition des voix qu'elles a reçues: les communistes passent de 11 à 72 élus, les radicaux de 157 à 106, la SFIO de 132 à 149. Premier parti de gauche en voix en 1932, la SFIO l'est également en sièges. Aussi, c'est le socialiste Léon Blum qui devient président du Conseil, alors qu'on attendait un radical.

Quand le gouvernement est investi, le 6 juin, la France est dans une situation semi-révolutionnaire: 2 millions de grévistes occupent les entreprises. Selon Marceau Pivert, leader de l'aile gauche de la SFIO, "tout est possible". Au départ, il s'agissait d'empêcher le licenciement de grévistes du Premier-Mai, et le déménagement de machines des usines de guerre promises à la nationalisation. Puis le mouvement a fait tache d'huile, même là où le syndicalisme était jusqu'alors inconnu. L'occupation des entreprises, défi à la propriété patronale, va avec un grand respect de cette propriété, au point que, dans des grands magasins, on dort par terre, entre les lits exposés. Elle a surtout des allures de fête, sous le signe de l'accordéon. La philosophe Simone Weil, qui a travaillé en usine, écrit: "Cette grève en elle-même est une joie. Une joie pure (...) Joie de parcourir librement ces ateliers où on était rivé sur sa machine... Joie d'entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, de la musique, des chants et des rires... Joie de passer devant les chefs la tête haute".
Mais le mouvement, par son ampleur, effraie. Le parti communiste freine, dit qu'il "faut savoir terminer une grève". Le patronat s'en remet à Blum, d'où des mesures qui vont plus loin que le programme du Front populaire.

Réunis à Matignon, chez le président du Conseil, patronat et CGT s'accordent, le lendemain de l'investiture de Blum, sur des hausses de salaires, des libertés syndicales, le principe des contrats collectifs. Les 11 et 12 juin, le Parlement vote la semaine de 40 heures et 15 jours de congés payés pour les salariés. Les ligues sont dissoutes, l'obligation scolaire passe à 14 ans, l'Etat obtient un certain contrôle sur la Banque de France, un office régularise les cours du blé au bénéfice des paysans...
S'y ajoutent des mesures symboliques, qui définissent une atmosphère et des espoirs: responsabilités ministérielles confiées à des femmes, sous-secrétariat aux loisirs, volonté d'ouvrir les musées aux foules, esquisse de maisons de la culture...
Pourtant, cet élan se brise vite. Calomnies, déficit financier, polémique sur la non-intervention dans la guerre d'Espagne ont raison du gouvernement, que le Sénat renverse en juin 1937. Le radical Camille Chautemps tombe lui aussi, puis Blum, une seconde fois. Dès 1938, les radicaux gouvernent à nouveau avec la droite, et reviennent sur les 40 heures.
Il reste du Front populaire une légende, rose pour la gauche qui en mythifie l'action, noire pour la droite qui y voit la source de tous les maux du pays, y compris l'impréparation militaire de 1940, alors même que c'est lui qui, à côté des mesures sociales, a relancé une politique d'armement négligée par ses prédécesseurs.


D'après Les Grands Evénements de l'Histoire de France, La Mémoire de l'Humanité

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