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3 juillet 2008 4 03 /07 /juillet /2008 22:54



Le Pôle Républicain est le nom de l'organisation qui regroupait les comités de soutien à Jean-Pierre Chevènement pour la campagne de l'élection présidentielle de 2002. Le 26 janvier 2003, lors du congrès fondateur du Mouvement républicain et citoyen, le Pôle Républicain se transforma en confédération regroupant celui-ci et des mouvements associés. Il a cessé ses activités au début de l'année 2004.




Le Pôle Républicain de 2001 à 2002

Le 9 septembre 2001, Jean-Pierre Chevènement prononce le discours de Vincennes qui lance sa campagne électorale. L'objectif qu'il se donne est ambitieux : celui de "relever la République". A cette fin, il entend rassembler autour de sa candidature les républicains "des deux rives". Il préfigure ainsi la constitution de ce Pôle républicain . "A aucun d’entre vous je ne demande d’où il vient. L’essentiel est la direction dans laquelle nous voulons aller ensemble" déclare-t-il. Ajoutant : "il y a une chose qui est au-dessus de la droite, au-dessus de la gauche, c’est la République !".

La constitution du Pôle républicain, officiellement lancé en janvier 2002, manifeste bien cette volonté de rassemblement autour de l'idéal républicain. Il se compose de clubs, d'associations, de personnalités qui ont appelé à rejoindre le combat de Jean-Pierre Chevènement sans être membre de son parti, le Mouvement Des Citoyens. Il est présidé par Max Gallo et se donne pour but d’opérer un large rassemblement des différentes sensibilités républicaines de l’échiquier politique. C’est ainsi que la composition de son Bureau central (30 membres) et de son Comité d’orientation stratégique (50 membres) reflète bien cette volonté d’ouverture : on peut ainsi y observer la présence de personnalités a priori politiquement opposées. Jean-Christophe Comor et Florence Kuntz (issus du RPF) côtoient ainsi François Morvan (issu de la LCR) et Rémy Auchedé (issu du Parti Communiste). Au total, les 80 membres composant ces deux instances proviennent de huit partis politiques différents, dont cinq sont classés à gauche (MDC, PS, PC, PRG et LCR) et trois à droite (RPR, RPF, UDF).

Le Pôle républicain est également composé de représentants de nombreuses associations ou groupes de pensée. On en dénombre 19 différents : la Fondation du 2 mars, Appel d’R, Jeune Francophonie, Vivement la France (VLF), Génération République (GR), l’Association des radicaux pour une République moderne (ARRM), Action pour le Renouveau du Gaullisme et de ses Objectifs Sociaux (ARGOS), la Fédération des Gaulliste de Progrès (FGP), le Mouvement Démocrate Français (MDF), le Comité Laïcité République (CLR), Utopie Critique, Nouvelle Action Royaliste (NAR), Agir Pour la Citoyenneté (APC), le Comité Valmy, Initiative Républicaine (IR), l’Académie du Gaullisme, l’Institut d’Etudes Radicales (IER), le Mouvement de la Gauche Progressiste (MGP) et Bastille République Nation.

Parmi les soutiens de personnalités à la candidature de Jean-Pierre Chevènement, notons :

- Ceux d'Albert Mallet, Gérard Cureau, William Abitbol (député européen proche de Pasqua) et Anicet le Pors (ex-ministre communiste) qui deviennent ses collaborateurs. Mais encore celles de Jean Ridai (député PRG), Michel Scarbonchi (député européen PRG), Émile Zuccarelli (député-maire PRG), Roger Franzoni (député suppléant de Zuccarelli), Henri Caillavet (ancien ministre), Claude Nicolet (ancien patron des Cahiers de la République), Michel Dary (député européen PRG), François Autain (sénateur PS de Loire-Atlantique), Pierre Biamès (sénateur PS, représentant des Français de l'étranger), Bernard Seux (député PS, maire de Béthune), Marie-Thérèse Mutin (conseillère régionale PS de Bourgogne, ancienne responsable du courant Poperen), Eva Gendrault (conseillère régionale PS des Pays de Loire), Pierre Lévy (ex-rédacteur de l'Humanité), Claude Beaulieu (ex-PCF, comité Valmy), Michel Pinton (maire de Felletin, Creuse), Yves Bonnet (ancien député UDF de la Manche), Paul-Marie Couteaux (député européen liste Pasqua) ;

- Ceux de Pierre Dabezies (ancien ministre gaulliste de gauche), Pierre Lefranc (ex-chef de cabinet du général de Gaulle), Jean Charbonnel et Jean Foyer (ex-ministres du général de Gaulle), Pierre Poujade (ancien député) ;

- Ceux de Raymond et Lucie Aubrac, Serge Ravanel, héros de la Résistance ;

- Ceux de quinze généraux, dont Fleury et Gallois ;

- Ceux de cinq ambassadeurs de France, dont Pierre Maillard et Pierre-Marie Mérillon ;

- Ceux de  150 intellectuels et artistes, dont Régis Debray, Edmonde Charles-Roux, Jean-Claude Chesnais, Catherine Clément, Jean Clair, Max Ferra, Michel Fichant, Bernadette Laffont, Claude Marti, Danièle Sallenave, Pierre-André Taguieff, François Taillandier, Hassan Zaoual.

L’ensemble des soutiens à Jean-Pierre Chevènement est donc large. Son audience à quelques mois de l’élection présidentielle devient grande. Et, outre le fait que, pendant la campagne présidentielle, les comités de soutien de Jean-Pierre Chevènement regroupent plus de 10000 personnes, Jean-Pierre Chevènement est crédité de 10 à 15 % des voix dans les sondages, faisant alors figure de "troisième homme".

Cependant, cette stratégie va finalement se révéler moins fructueuse que prévue puisque Jean-Pierre Chevènement n’obtient finalement que 5,33% des suffrages au premier tour de l’élection présidentielle.
La déconvenue électorale conduit le Pôle Républicain à connaître ses premiers départs, avec les ceux de républicains de gauche dénonçant la "dérive droitière" de cette structure, mais aussi ceux de gaullistes et souverainistes de droite déçus par les déclarations de Jean-Pierre Chevènement annonçant son ralliement à la gauche pour les élections législatives. Ces dernières seront d'ailleurs un nouvel échec pour le Pôle Républicain puisqu'il n'obtient aucun élu, pas même Jean-Pierre Chevènement, et le score moyen des candidats avoisine 1,2 % des suffrages.



> A lire aussi à ce sujet, le mémoire de Jean-François Coulon intitulé "Le Pôle Républicain : une convergence politique autour de Jean-Pierre Chevènement".



 Le Pôle Républicain d'après 2002


Après les élections de 2002, Jean-Pierre Chevènement décida du maintien du Pôle Républicain en tant que structure de rassemblement de républicains de deux rives.
Le 26 janvier 2003, lors du congrès fondateur du Mouvement républicain et citoyen (nouveau parti chevènementiste remplaçant le MDC), le Pôle Républicain se transforma en confédération regroupant celui-ci et des mouvements associés, à savoir :

- l'Union des républicains radicaux (U2R)
- l'Union gaulliste pour une France Républicaine (UGFR)
- l'Union des jeunes républicains (UJR)
- Le Cercle de l'Union (anciens membres de l'UDF)
- Vive la République (VLR, gauche souverainiste).

Mais l'existence de cette confédération tourna court puisque le Pôle Républicain cessa ses activités au début de l'année 2004.

> A lire aussi à ce sujet, le mémoire d'Helène Gaudet intitulé "
Le Pôle Républicain après 2002 : dislocation et reconfiguration".

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Published by le Citoyen Thimèle - dans CULTURE & MEMOIRE REPUBLICAINE
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3 juillet 2008 4 03 /07 /juillet /2008 15:21

(la seconde partie)

Oui, nous sommes en guerre économique ! Oui, l’effondrement de l’Union soviétique ne signifie pas la paix mais la montée de nouveaux risques qui ont pour nom prolifération des armements nucléaires et classiques, multiplication des zones grises échappant à tout contrôle étatique, dangers technologiques, menaces majeures pour l’environnement, extension des trafics de stupéfiants !

La conjuration de ces nouveaux périls demande évidemment un renforcement de la coopération inter-étatique. Elle ne demande nullement la disparition des États-nations dont la légitimité est plus que jamais requise pour intervenir efficacement contre ces fléaux.

Alors, qu’on veuille bien cesser de considérer les réfractaires et les adversaires du traité comme autant de fauteurs de guerre et d’irresponsables ! Comme s’il n’y avait pas d’ailleurs quelque chose de choquant dans cette suspicion mal dissimulée vis-à-vis de partenaires, d’une partenaire dont nous devrions ainsi ignorer les évolutions politiques, économiques, sociales, culturelles intervenues depuis un demi-siècle, dont nous devrions ignorer l’amitié retrouvée, comme si, en tout état de cause, la France après de Gaulle était aussi vulnérable qu’avant lui, comme si, depuis 1945, l’Europe de l’Ouest n’avait pas connu la paix avant même que le Conseil européen ne se donne rendez-vous à Maastricht, comme si enfin l’Europe se réduisait à douze pays.

Car, si l’on veut aller sur ce terrain, est-on sûr que la démarche de Maastricht soit bien la plus prometteuse de paix pour l’ensemble du continent européen ? C’est une erreur de prétendre que l’on pourra réaliser en même temps ce que l’on appelle à tort « l’approfondissement » et ce qu’on nomme, sans mesurer tout ce que ce terme peut impliquer de morgue et de condescendance, « l’élargissement ». Oh ! bien sûr, l’intégration progressive des pays de l’AELE est déjà programmée avec la création d’un grand espace économique européen, même si la neutralité de certains États constitue encore un frein politique. Il n’en va pas de même, chacun le sait bien, en ce qui concerne l’Europe orientale et centrale, Car, en vérité, les contraintes qu’impose par exemple la monnaie unique aux économies des États membres excluent de toute évidence, et pour des décennies, tout rapprochement avec le monde de l’Est.

Alors, qu’est-ce donc que cette conscience européenne qui laisse de côté la moitié de l’Europe ? Qu’est-ce donc que cette morale politique qui nous parle sans arrêt de démocratie et ne fait rien pour elle là où elle tente de naître ou de renaître ?

Qu’est-ce donc que ce « sens de l’histoire » qui ne tire aucune conséquence de la levée du rideau de fer et reste crispé sur un projet dépassé par des événements formidables ? Qu’est-ce donc que cette attitude de fermeture, d’égoïsme, de repliement, d’aveuglement qui constitue pour le stalinisme, pour l’Europe de Yalta une extraordinaire victoire posthume ?

Oui ! C’est d’abord la morale qui devrait nous conduire à ne pas rejeter les pays d’Europe centrale et orientale.

En effet, il faut le dire tout net, ces pays ont des droits sur nous. A deux reprises, ils ont payé pour nous. Ils ont tout d’abord payé notre libération au prix fort de leur asservissement, car la victoire sur le nazisme passait par leur invasion. Ils ont ensuite payé notre sécurité au prix fort de leur abandon. Nous les avons laissés à leur sort car nous ne vou­lions assumer aucun risque politique ou militaire face au totalitarisme soviétique.

Nous sommes nombreux, ici, à appartenir à une génération qui a été bouleversée par les événements de Hongrie en 1956 et ceux de Tchécoslovaquie en 1968. Et nous savons que c’est faire un mauvais procès à M. Claude Cheysson que de lui reprocher d’avoir résumé plus tard à propos de la Pologne ce qui fut notre attitude constante des décennies durant : « Évidemment, nous ne ferons rien. »

Et aujourd’hui que, sans nous, presque malgré nous, ils accèdent à la liberté, nous laisserions, pour reprendre la belle expression de Jacques Chirac, un mur de l’argent se substituer au rideau de fer ? Sommes-nous à ce point oublieux que nous puissions tolérer une telle perspective ? Et si la morale ne suffit pas à nous réveiller, ne voyons-nous pas où est notre intérêt ?

Elles sont loin d’être assurées, ces démocraties balbutiantes d’Europe centrale et orientale aux prises avec la grande misère de l’après-communisme. Elles sont loin d’être assurées parce que le désordre, le chômage et la pauvreté auxquels nous sommes en passe de les condamner engendreront plutôt le populisme, le nationalisme et peut-être le fascisme. Le pitoyable spectacle de l’exode des Albanais vers Bari nous donne quelque idée de la formidable poussée migratoire qui pourrait s’effectuer d’Est en Ouest et s’ajouter à l’irrésistible pression qui s’exerce déjà du Sud vers le Nord. Qui ne voit, dans ces conditions, que l’Europe risque d’être autrement plus dangereuse, plus explosive que du temps des certitudes tranquilles de l’équilibre Est-Ouest. Est-ce bien là le chemin le plus sûr pour la paix ?

Il reste à répondre à une ultime question qui donne toute la mesure de notre responsabilité : existe-t-il une alternative à la démarche de Maastricht ?

La réponse est claire et nette : oui, bien sûr et à l’évidence ! Mais, certes, il y faut de la lucidité et du courage.

De la lucidité d’abord pour comprendre les difficultés que nous vivons, car ce n’est pas le sentiment de la crise, comme on l’entend dire, qui crée la crise. La crise est une réalité profonde qui s’appelle nouvelle pauvreté, exclusion, ghettos, chômage, désespérance des jeunes, inégalités des chances, insécurité, déculturation, perte de repères, dérive du système éducatif.

Il serait vain et dangereux de continuer de répéter que la France se porte bien. Si l’on ne répond pas au désarroi des Français, ils continueront à se laisser aller vers les extrémismes et vers les intégrismes qui minent déjà le sentiment national. De renoncement en renoncement, nous avons nous-mêmes contribué à détourner le peuple de la chose publique et à ruiner le sens civique. A force de laisser entendre que tout se vaut et que l’action est impuissante face aux contraintes de l’économie et de la technique, nous avons accrédité cette idée dangereuse que la politique ne peut rien changer à rien, que ce qui arrive doit donc arriver et que nul n’en est responsable ni coupable.

On ne pourrait rien contre la conjoncture internationale, rien contre la concurrence du Sud-Est asiatique, rien contre les feuilletons américains, rien contre le drame des banlieues, rien contre le progrès technique, prétendument seul à l’origine du chômage. Bref, tout cela serait inscrit dans la nature des choses.

La référence constante à l’exemple des taux d’intérêt pour justifier de tels comportements vaut qu’on s’y arrête à nouveau, car elle n’a pas seulement des conséquences économiques ou sociales, elle contribue à la démoralisation de la nation. Il y a quelque chose de pourri dans un pays où le rentier est plus célébré que l’entrepreneur, où la détention du patrimoine est mieux récompensée que le service rendu à la collectivité.

Ce que cache la politique des comptes nationaux, ce que cache l’obsession des équilibres comptables, c’est bien le conservatisme le plus profond, c’est bien le renoncement à effectuer des choix politiques clairs dont les arbitrages budgétaires ne sont que la traduction. Que penser d’une politique économique qui se contente de guetter la reprise américaine ou la récession outre-Rhin ? Que penser d’une politique économique qui se résume à l’indexation de notre monnaie et de nos taux d’intérêt sur le deutsche Mark et les décisions arrêtées par la Bundesbank, au moment où l’Allemagne fait l’objet de critiques convergentes et croissantes au sein du G7 pour la manière dont elle gère les conséquences de la réunification ? Quelle est la logique d’une politique qui oscille au seul gré des parités monétaires, indifférente à l’économie réelle.

Ce n’est même plus de l’« économisme », c’est de l’« économétrisme » ! Et n’est-il pas paradoxal de voir l’État, plus myope encore que les marchés, se déterminer au rythme de la publication de quelques indices financiers ?

Oui, la libéralisation et l’internationalisation des activités économiques sont à la fois souhaitables et inéluctables ! Oui, elles entraînent une redéfinition du rôle économique de l’État ! Non, il n’en résulte pas que l’Etat n’ait désormais d’autre logique de fonctionnement que celle d’une entreprise - au reste plus mal gérée qu’une véri­table entreprise. Et oui, l’État conserve une fonction d’arbitrage dans le partage de la valeur ajoutée, une fonction de régulation et d’anticipation, dont l’efficacité détermine la compétitivité des économies comme le montrent à l’envi le Japon, l’Allemagne ou les pays d’Asie du Sud-Est.

Mais le premier alibi de tous nos renoncements, c’est indubitablement la construction européenne. Nous ne pouvons rien faire, nous dit-on, puisqu’il faut harmoniser, Bruxelles en ayant décidé ainsi. Nous ne pouvons pas réformer la fiscalité puisqu’il faut soi-disant uniformiser les taux de TVA.

Nous ne pouvons pas baisser les taux d’intérêt puisqu’il nous faut soi-disant rester accroché au Mark en vue de l’union monétaire. Nous ne pouvons rien pour notre industrie puisque le commissaire à la concurrence y fait obstacle. Nous ne pouvons rien faire pour l’aménagement du territoire puisque nos marges de manœuvre sont mises à la disposition de la Communauté.

On voit bien l’avantage politique’ à transférer sur Bruxelles ou sur les collectivités locales la responsabilité de ce que l’État n’a plus le courage d’assumer, A commencer par l’impôt, dont on veut bien désormais qu’il soit local ou même européen, pourvu qu’il ne soit pas national et qu’il n’en soit pas tenu compte dans les statistiques de la politique fiscale.

Mais cette Europe alibi est pleine de dangers car il est vain d’espérer que nos problèmes seront résolus par ce qui n’est au fond qu’une fuite en avant. Il est illusoire de chercher ailleurs qu’en nous-mêmes les réponses à nos difficultés. Il est faux de penser qu’en mettant en commun nos problèmes nous allons miraculeusement les résoudre mieux, nous tous, Européens de l’Ouest qui, pris séparément, n’avons eu jusqu’à présent pour leur faire face ni la volonté ni l’imagination nécessaires.

Comment peut-on croire que l’intégration apportera une meilleure sécurité à un moindre coût - alors que la défense, c’est d’abord la volonté de se défendre ! - qu’elle permettra d’augmenter les salaires tout en produisant moins, que la librecirculation des chômeurs autorisera la réduction de leur nombre, que les finances publiques seront mieux gérées à onze ou douze que dans le cadre national ? Il s’agit là de paris insensés ! D’autant plus insensés que le temps passe sans que personne cherche à résoudre des problèmes en voie d’aggravation rapide. Il faut dire qu’à force d’additionner une mauvaise conception de la décentralisation et l’affaiblissement délibéré de l’État, l’idée suivant laquelle la France n’est plus capable de se gouverner finit par acquérir quelque crédit. Est-ce là le fruit d’une stratégie politique ? Nul ne saurait le dire à coup sûr. Mais ce qui est certain, c’est que ceux qui ne voient plus d’autre solution pour la France que de se fondre dans l’Europe intégrée et rétrécie de Maastricht sont précisément ceux qui préfèrent douter de la France et des Français plutôt que d’admettre que leur incapacité pourrait être seule en cause.

On prétend - que n’a-t-on pas dit ? - qu’en refusant de ratifier Maastricht nous déciderions de fait, et peut-être même de jure, notre sécession de la Communauté.

Voilà le plus infondé des procès d’intention, alors que, précisément, nous souhaitons conserver les acquis de la Communauté et la chance qu’ils représentent pour l’Europe, en la remettant sur les rails et en la remettant en perspective ! Car beaucoup de choses ont été accomplies au .sein de cette Communauté, qui ne sauraient être effacées. Beaucoup de liens ont été noués, qui ne sauraient être rompus. Beaucoup de coopérations ont été engagées, qui ne sauraient être arrêtées.

Mais il nous faut redéfinir les règles du jeu pour que la souveraineté reste où elle doit être, c’est-à-dire dans les nations. Dès lors, il ne saurait plus y avoir aucun transfert Irrévocable de souveraineté, mais seulement des délégations de compétences, qui pourront tout naturellement être réinterprétées, reformulées ou amendées dès lors que ce Parlement le décidera, dans l’intérêt national.

Alors, si nos partenaires font de même, la coopération entre les Douze fonctionnera comme elle fonctionne aujourd’hui dans le SME, c’est-à-dire par consensus, sans que, ni en droit ni en pratique, aucun État ne se dessaisisse de façon irréversible de son pouvoir de décision.

Mais dans la redéfinition des règles qui régissent la coopération communautaire. il n’y a pas que la question des souverainetés nationales à résoudre ; il y a aussi la lancinante question du déficit démocratique. Or, pas plus après Maastricht qu’avant, le Parlement européen ne sera un véritable législateur et il n’exerce aucun contrôle effectif sur les décisions communautaires. Le gadget de Maastricht s’appelle la « codécision », qui succède à la coopération de l’Acte unique, la codécision n’étant guère que le pouvoir reconnu au Parlement, au terme d’une procédure qui relève du parcours du combattant, d’enterrer les textes sur lesquels il ne parvient pas à se mettre d’accord avec le Conseil.

Pour combler le déficit démocratique, en fait, Il faut rendre leurs prérogatives. aux parlements nationaux.

Cela ne veut pas dire qu’il faut se contenter d’associer les parlements à la discussion, ni même faire semblant de les faire participer aux décisions, et encore moins introduire dans notre Constitution la formulation théorique du principe dit de subsidiarité pour empêcher que le droit communautaire n’empiète sur les compétences du législateur national.

Espoir vain si les traités internationaux ne sont pas modifiés ou si l’interprétation de l’article 55 de la Constitution n’est pas précisée. Le principe de subsidiarité n’est pas, en effet, un principe juridique : c’est un principe d’efficacité. Et il n’appartient pas aux juges d’apprécier subjectivement l’efficacité comparée des organes nationaux et des organes communautaires.

En réalité, si l’on veut rendre sa dignité à notre Parlement, il faut, dans un contexte radicalement différent de celui de Maastricht et de ce que vous proposez avec la monnaie unique que nous inscrivions dans Constitution que la loi nationale prime dans l’ordre juridique interne tout texte communautaire dès lors qu’elle est postérieure à celui-ci.

Ce principe .juridique fondamental, dit de la loi écran, que reconnaissaient la Cour de cassation jusqu’en 1976 et le Conseil d’Etat jusqu’en 1989 doit entrer dans l’ordre constitutionnel pour qu’il soit possible à la majorité parlementaire de suspendre l’application d’une norme communautaire par le vote d’une loi contraire, qui s’impose à nouveau aux juges.

Compte tenu des dérives récentes, il est également nécessaire que, pour toutes les matières qui relèvent du domaine législatif, aucune mesure ne puisse être introduite dans le droit interne sans qu’une loi l’autorise expressément ; de même qu’aucune contribution ne doit pouvoir être versée par la France sans l’autorisation du Parlement. Il appartient bien, en revanche, au Parlement européen de voter les dépenses de la Communauté, d’exercer éventuellement à cette occasion un droit de veto et d’amendement ou de mettre en jeu la responsabilité de la Commission.

Dès lors, on cessera de prendre à Bruxelles, entre gouvernements, sur proposition d’une commission de technocrates, des décisions qui relèvent exclusivement des Parlements de chaque État.

Encore faut-il, pour que l’ensemble .soit cohérent, que la Commission perde son monopole de l’initiative pour ne plus être que l’organe de préparation et d’exécution des décisions du Conseil. Voilà qui remettra à sa place la technocratie, pour le plus grand profit d’une démocratie qui n’en finit pas d’être vidée de sa substance.

Reste la question monétaire.

Ce n’est certainement pas l’instabilité des monnaies appartenant au SME qui étouffe la croissance européenne, Aussi, quand on se pose la question de la monnaie européenne, on doit se poser en rait la question d’une amélioration marginale de l’efficacité de notre système monétaire, certes significative, mais certainement pas décisive pour la compétitivité de notre économie.

Écartant le fantasme de puissance qui sous-tend le projet de monnaie unique, que reste-t-il pour améliorer le système actuel sans renoncer ni à notre souveraineté, ni à la souplesse d’adaptation que procurent les parités ajustables ?

Eh bien, il reste l’intelligente proposition défendu au Royaume-Uni par John Major et, en France, par Édouard Balladur, et sur laquelle s’accordent de nombreux économistes, je veux parler de la création d’une monnaie commune circulant parallèlement aux monnaies nationales, une monnaie commune qui serait l’aboutissement logique du SME.

Celle-ci serait émise en contrepartie des monnaies nationales par un institut d’émission européen dont le pouvoir de création monétaire serait strictement limité pour éviter toute dérive inflationniste.

Quels services rendrait-elle ? Elle intensifierait la concurrence monétaire en incitant chaque pays à une meilleure gestion de ses liquidités. Elle offrirait aux entreprises un instrument efficace pour mieux gérer leurs risques de change. Elle pourrait rivaliser avec le dollar et le yen sur les marchés internationaux de capitaux.

En adoptant la monnaie commune au lieu de la monnaie unique, on choisirait, je crois, l’efficacité contre l’idéologie.

Tout le reste est l’affaire de la coopération entre États. On observera d’ailleurs que ce qui fonctionne le mieux aujourd’hui en Europe se situe souvent en dehors de l’orbite communautaire, qu’il s’agisse d’Ariane espace, du GIE Airbus ou du CERN.

Donc, la stratégie est claire : il ne faut pas forcément des politiques communes, avec leurs programmes lourds, leur opacité, leurs procédures inextricables, leur arbitraire, leurs gaspillages, mais plutôt un cadre souple permettant des regroupements en fonction des moyens et des intérêts réels de chacun, des priorités et des circonstances.

Mettons en place un cadre souple qui favorise des coopérations efficaces mais aussi un cadre ouvert où chacun pourra maintenir les solidarités qu’il entretient avec le reste du monde et qui sont souvent une part de lui-même.

Un cadre ouvert pour intégrer au plus vite les nouvelles démocraties de l’Europe de l’Est et pour les associer aux programmes européens qui les intéressent directement. Un cadre ouvert pour éviter que le repli de certaines nations sur elles-mêmes ne débouche sur celui de l’Europe tout entière.

Cette communauté-là est, en tout cas, la seule susceptible de s’ouvrir rapidement aux autres nations européennes. A partir d’elle, grâce à elle, nous pourrions construire une Europe plus réaliste, une Europe rendue à sa dimension véritable, une Europe plus démocratique, une Europe plus sûre et, je n’en doute pas, une Europe plus prospère.

Convenons d’appeler ce nouveau système de relations la Confédération européenne puisque les nations y resteront souveraines, tout en gérant ensemble et d’un commun accord leurs interdépendances chaque fois qu’elles le jugeront utile ou nécessaire. Mais ce ne sera pas la Confédération que nous propose M. Mitterrand - conçue comme un noyau dur et formée d’une communauté de nantis autour de laquelle gravitent des États subordonnés ! Les pays de l’Est en ont déjà refusé le principe à Prague il y a un an à peine ; ils ne l’accepteront pas davantage demain. Celle conception n’est pas la bonne. Elle est inadaptée et même dangereuse.

Et c’est précisément parce que nous sommes pour l’Europe que nous sommes contre l’Europe de Maastricht.

Ainsi conçue à partir des États, c’est-à-dire sur une base qui pourra être démocratique, l’organisation de l’Europe permettra d’assurer à tout le moins et sans délai l’entente, la détente, la coopération, ce qui n’est déjà pu si mal,

Que sera cette Europe ? Ce sera une Europe enfin réunifiée, dotée d’un système de sécurité collective et d’un grand marché commun. Car il l’agit tout à la fois de conjurer de conjurer des risques et de garantir des chances.

Les risques tiennent à la prolifération nucléaire, balistique et chimique. Ils sont technologiques et environnementaux. Les chances ce sont celles de la paix et de la prospérité à l’échelle du continent.

Comment concevoir ce système de sécurité collective européen en faveur duquel la France doit agir de toutes ses forces, tout en modernisant sa propre défense ?

Il s’agit de bâtir une organisation régionale conforme à ce qui est prévu par la Charte des Nations unies. Elle serait essentiellement fondée sur un Conseil de sécurité composé pour partie de membres permanents, car l’Europe a besoin au plus vite d’une instance d’arbitrage capable de prévenir les affrontements et, le cas échéant, de les circonscrire et d’en limiter les effets. Il existe, en effet, au sein de l’Europe actuelle une multitude de conflits potentiels, d’autant plus à redouter que le principe de l’intangibilité des frontières est souvent intenable, s’agissant de tracés imposés arbitrairement par les vainqueurs des deux guerres mondiales, au mépris souvent des réalités historiques, culturelles et politiques.

Là est la voie, la seule voie d’une réelle indépendance européenne. J’oserai dire au passage que, dans les diverses célébrations de Maastricht, rien ne m’a choqué davantage que d’entendre quelques atlantistes patentés reprendre à leur compte la perspective d’une Europe indépendante, contribuant A un rééquilibrage politique et offrant un autre modèle au monde que le modèle actuellement dominant. Comme si cela était leur véritable objectif !

A l’inverse, un conseil de sécurité européen permettrait de signifier que si d’aucuns sou haltent organiser sous leur drapeau, comme on le dit, une gendarmerie mondiale, il faudrait lui trouver d’autres terrains de manœuvre que le continent européen.

Pour indispensable qu’il soit, ce système de sécurité ne suffirait pas à empêcher les tensions, les affrontements et les mouvements de population incontrôlés, sans un traitement simultané de la question économique., Et l’on ne pourra pas progresser sur le terrain de l’économie si, au nom du « gradualisme » et des nécessités de la transition, on inflige aux anciennes démocraties populaires ce qu’on a fait subir aux pays du tiers monde depuis trente ans, à savoir la fermeture de nos frontières à leurs produits.

Il faut donc songer à réaliser au plus tôt un grand espace européen à l’intérieur duquel serait progressivement garantie la liberté des échanges. Certes, l’état actuel des législations ne permet sans doute pas d’envisager l’ouverture très rapide d’un marché unique comportant la reconnaissance mutuelle de toutes les réglementations sur l’ensemble du continent, En revanche, rien ne s’oppose à la mise en place d’un grand marché commun dans l’esprit du traité de Rome, avec la libre circulation des marchandises. Rien ne s’oppose non plus à ce que soit signé un accord européen unique portant sur la protection des investissements, avec la création d’une instance arbitrale unique pour régler les litiges en la matière et la mise au point d’une assurance unique destinée à garantir les investissements étrangers contre le risque politique.

Et pour éviter que ne le referme une fois de plus le piège de la dette extérieure, peut-être faut-il admettre, pour apurer les comptes, que les créances publiques soient remboursées en monnaie locale et réinvesties sur place.

Remarquons à ce propos que si la libération des échanges doit être réalisée au plus vite, le passage à la convertibilité monétaire demande moins de hâte et ne pourra s’opérer avant que les banques centrales nationales aient rétabli l’équilibre entre la circulation fiduciaire et le niveau des transactions.

Enfin, un vaste plan de protection de l’environnement et du patrimoine est à mettre en œuvre dans cette Europe centrale et orientale qui est au bord du désastre écologique. Sans doute, une haute autorité de l’environnement aux compétences bien définies, pouvant statuer dans certains cas à la majorité, est-elle nécessaire pour préserver ou restaurer un patrimoine que l’Europe tout entière considère comme un bien commun.

Dans cette Europe-là, la France trouvera naturellement sa place, Elle a un grand rôle à y jouer et rien ne sera sans elle.

Voilà, en tout cas, un projet qui appelle à l’enthousiasme plutôt que de se nourrir de frayeurs et de fantasmes.

II est temps de dire que bâtir l’Europe des Douze sur la peur obsessionnelle de la puissance de l’Allemagne est tout de m6me une bien étrange démarche,proche de la paranoïa. D’autant qu’à force de vouloir faire cette intégration à tout prix, on va finir par faire l’Europe allemande plutôt que de ne pas faire l’Europe du tout, ce qui serait un comble.

Il ne servira à rien de tenter de ficeler l’Allemagne. Car l’Allemagne, et c’est bien naturel dans sa position et avec,les moyens dont elle dispose, ne renoncera à sa souveraineté que si elle domine l’ensemble, certainement pas si elle lui est subordonnée.

Le débat qui se développe en ce moment en Allemagne à propos de Maastricht en fait la démonstration : les Allemands veulent bien d’une banque centrale européenne, mais seulement si celle-ci est peu ou prou entre les mains de la Bundesbank, et d’une monnaie unique, si celle-ci s’appelle le mark.

Et comment peut-on imaginer que l’Allemagne va renoncer à jouer son jeu en Europe centrale ? N’a-t-elle pas d’ailleurs clairement annoncé la couleur quand elle a reconnu unilatéralement la Croatie, sans se soucier des engagements communautaires qu’elle avait pris quelques semaines auparavant ?

Une fois de plus, il nous faut considérer le monde tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit. Et dans ce monde- !à, ce que la France peut apporter de plus précieux à l’Europe, c’est de trouver en elle-même assez d’énergie et de volonté pour devenir un contrepoids, pour équilibrer les forces en présence, pour peser lourd face à l’Allemagne, sinon pour faire jeu égal avec elle.

Le meilleur service que nous pouvons rendre à l’Europe, c’est donc de nous engager résolument sur la voie du redressement national, c’est de restaurer la cohésion nationale et l’autorité de l’État.

Encore faut-il que nous gardions les mains assez libres pour cela.

Pour autant, il ne s’agit pas de rompre l’axe franco-allemand, qui est essentiel, mais au contraire de le consolider en le rééquilibrant, en redevenant un partenaire crédible, un associé influent, un interlocuteur valeureux. Un couple franco-allemand où l’Allemagne serait tout et la France plus grand-chose ne serait pas un couple heureux.

Derrière la question de savoir quelle Europe nous voulons, se pose donc fatalement la question cruciale de savoir quelle France nous voulons.

Bien sûr, la France est solidaire du reste de l’Europe, bien sûr, sa participation à la construction européenne est un grand dessein.

Bien sûr, elle se doit en particulier de rassembler l’Europe méditerranéenne. Bien sûr, elle se doit de retrouver ses responsabilités vis-à-vis de l’Europe danubienne.

Mais la France ne saurait avoir l’Europe comme seul horizon, comme seul projet, comme seule vocation. Il suffit de regarder la carte de la francophonie pour comprendre combien la vocation de la France va bien au-delà des frontières de l’Europe.

Tant pis pour les intellectuels de salon qui montrent dédaigneusement du doigt ceux « qui ont cette conviction obsessionnelle que la nation française est porteuse d’un message universel de valeur supérieure et d’une mission civilisatrice ». Oui, la France a une vocation messianique, elle doit "assumer et même y entraîner l’Europe, en particulier dans la coopération Nord-Sud pour prévenir les grands exodes que nous préparent la misère africaine.

Encore faut-il que, chez les hommes d’Etat, le visionnaire l’emporte encore un peu sur le gestionnaire, l’idéal sur le cynisme et la hauteur de vue sur l’étroitesse d’esprit. Car pour donner l’exemple aux autres, il convient d’être soi même exemplaire. Il faut, pour que la France soit à la hauteur de sa mission, qu’elle soit, chez elle, fidèle à ses propres valeurs.

Et la France n’est pas la France quand elle n’est plus capable, comme aujourd’hui, de partager équitablement les profits entre le travail, le capital et la rente, quand elle conserve une fiscalité à la fois injuste et inefficace, quand elle se résigne à voir régresser la solidarité et la promotion sociale, quand elle laisse se déliter ce qu’autrefois on appelait fièrement le creuset français et qui était au cœur du projet républicain.

Les défis que nous avons à relever sont immenses, jamais ils n’avaient touché aussi profondément ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Ils tiennent en une seule et même obligation : rompre enfin avec des schémas de pensée, des modes d’approche totalement dépassés du fait de l’évolution de nos sociétés. Et c’est parce que nous nous y accrochons contre toute raison que nous donnons cette impression d’impuissance. A nous de savoir nous en dégager au lieu de nous y résigner ! Quel meilleur service rendre à l Europe que nous voulons construire !

Sachons, par exemple, prendre la vraie dimension de la crise. Elle n’est pas seulement économique et sociale. Elle est aussi et probablement surtout culturelle. Elle tient à l’incapacité de nos sociétés à s’adapter aux conséquences de la révolution technologique et de l’évolution des mentalités.

Ainsi la lutte contre le chômage passe-t-elle par une meilleure égalité des chances. La reproduction sociale quasiment à l’identique n’est plus seulement intolérable en termes moraux, elle est un handicap insupportable en termes d’efficacité !

La mutation de notre système éducatif est elle-même une clef essentielle, car le problème culturel, le problème des mentalités, le problème de l’adéquation de la modernité à son rythme trouveront leur solution d’abord dans les repères intellectuels et les modes de pensée que nous saurons donner à nos enfants.

La grandeur éducative des débuts de la IIIe République avait su donner à l’immense majorité des Français les moyens d’affronter le grand basculement de la modernité urbaine, industrielle et scientifique de la fin du XIXe siècle. Un siècle après, voilà la République à nouveau confrontée aux mêmes grands défis. Il n’y a plus aujourd’hui aucun grand projet politique qui ne commence par là.

Il est temps de comprendre aussi que la compétitivité d’une nation doit s’apprécier globalement et que la traditionnelle distinction entre l’économique, le social et le culturel est désormais caduque. Mais rien ne se fera sans rétablir l’équilibre entre une nécessaire décentralisation et le rôle absolument irremplaçable de l’État. Il faut en finir avec le développement inégal, rendre leur sens aux principes d’unité, de continuité, d’indivisibilité de la République et les inscrire dans la géographie.

Rien ne sera non plus possible pour la France sans reconstruire le creuset français pour assurer l’intégration des communautés accueillies. Sachons en particulier donner à ce qui est devenu la deuxième religion de France la possibilité d’être pratiquée hors des influences politiques étrangères et dans le cadre des lois de la République laïque. L’islam est un des grands problèmes européens. Pourquoi la France ne montrerait-elle pas les voies de sa solution ?

J’ai assez dit que la nation doit redevenir ce qu’elle est : notre principe fondateur. Cela implique la restauration de l’État et la réhabilitation de la République. Nation, État et République, ce sont là les moyens de construire une Europe compatible avec l’idée que la France s’est toujours faite d’elle-même.

On ne cesse de nous répéter, on n’a cessé de me répéter ce soir que la jeunesse a déjà fait son choix, qu’elle est contre les frontières, pour le droit de vote aux étrangers, pour la supranationalité, pour la dissolution de la France au sein de l’Europe fédérale.

Mais quelle est la France qu’on lui propose ? Quel est l’avenir qu’on lui dessine dans son propre pays ? Quelle est donc cette politique pitoyable qui, renonçant à faire vivre l’espérance nationale, se contente de faire miroiter à sa jeunesse l’attrait des grands espaces tout en n’étant pas capable de lui donner sa chance ?

Au lieu de continuer à désespérer la jeunesse de ce pays, il faut enfin lui poser la question cruciale, que chacun élude soigneusement, la seule question qui vaille dans ce débat : est-ce qu’on garantira plus aisément la paix, la démocratie, le bonheur, les conditions les plus favorables à l’épanouissement personnel et aux grands élans collectifs en renonçant à notre souveraineté ou bien en la préservant ?

Monsieur le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, si j’ai déposé cette exception d’irrecevabilité, c’est parce que, je le répète, j’ai le sentiment que Maastricht et ses conséquences sont à prendre ou à laisser. (...)

Une fois ouverte la discussion sur le texte qui nous est soumis, le piège sera refermé. Nous serons prisonniers d’une logique dont nous ne pourrons plus nous dégager.

Le traité, nous le savons tous, n’est pas amendable. Le Président de la République a été particulièrement clair à ce sujet le 1er mai : nulle réserve portant sur le cœur même du traité ne pourrait être opposable aux cocontractants. Quant à la voie de la modification du texte constitutionnel, elle me parait en l’état sans issue.

Du fait de la dérive vers la suprématie du droit communautaire, nous ne disposerons d’aucune garantie en cas de contradiction entre le traité et la Constitution, D’ailleurs, l’obligation de débattre à nouveau de la monnaie unique ne pourrait figurer ni dans l’un ni dans l’autre, et serait de nul effet. De nul effet aussi l’obligation pour le Gouvernement français de s’expliquer devant l’Assemblée avant d’aller se lier les mains à Bruxelles. Quelle en serait la sanction ?

Quant au principe de la subsidiarité, en rappelant sa nature subjective, je crois en avoir d’avance limité la portée. D’ailleurs, tous les règlements et de nombreuses directives s’appliquent sans passer devant le Parlement et, pour tous ces textes, la saisine du Conseil constitutionnel est impossible.

Quant à la maîtrise de notre politique en matière de visas, si elle pouvait être prévue dans la Constitution, elle demeurerait absente du traité. Alors, comment les juges interpréteraient-ils cette contradiction ?

Quant au droit de vote des étrangers, je n’en parle même plus puisque j’ai déjà eu l’occasion de démontrer qu’on confondait probablement en la matière l’accessoire et l’essentiel.

Il n’y a donc, je le crains, aucune garantie à attendre d’un quelconque amendement du projet de loi. Il y a encore moins d assurance à attendre de l’usure du temps. Ce serait d’ailleurs une bien curieuse démarche que de nous en remettre à la survenance d’hypothétiques catastrophes dans les années à venir pour nous sortir d’un piège dans lequel nous nous serions nous-mêmes enfermés.

Il est donc vain de chercher de subtiles esquives. Il faut se déterminer sans détour, il faut se déterminer en pensant au droit de notre peuple. C’est à lui de statuer. Voter l’exception d’irrecevabilité, c’est, me semble-t-il, proclamer que nous refusons de nous substituer à lui pour décider de ce qui relève de lui et de lui seul.

Il faut se déterminer en pensant à la France. Le 24 novembre 1953 - peut-être est-ce un débat auquel vous avez participé, monsieur le ministre des affaires étrangères - Pierre Mendès-France s’exprimait en ces termes : « On parle souvent de choix, j’ai fait le mien, je choisis l’Europe, mais je veux les conditions de son succès, qui sont aussi les conditions du renouveau de la France. »

Ce qui trouble le débat, c’est qu’une fois encore on nous propose séparément un but dont nous sentons la valeur et la grandeur, mais dont nous redoutons de ne pas voir réunies les conditions de son succès.

Je pense qu’à quarante ans de distance le problème ne se pose pas en termes radicalement différents. L’avenir de la France ne dépend pas seulement du succès de l’Europe, mais l’avenir de l’Europe, à ce moment crucial de son histoire, passe certainement par le redressement de la France. En entravant sa liberté d’agir, en la contraignant à renoncer un peu plus à elle-même, on rendrait un bien mauvais service à l’Europe. Car la République française pourrait être l’âme ou le modèle de cette Europe nouvelle, aujourd’hui aspirée par le vide et qui hésite entre espoir et angoisse, goût de la liberté et peur du désordre, fraternité et exclusion.

En votant l’exception d’irrecevabilité, je crois donc que nous commencerons à travailler à rendre aux Français un peu de cette fierté mystérieuse dont pour l’heure - comme le disait André Malraux - ils ne savent qu’une chose, c’est qu’à leurs yeux la France l’a perdue,

Il faut se déterminer enfin en fonction de l’Europe que nous voulons, En votant l’exception d’irrecevabilité, nous ne signifions pas un congé, nous exprimons la volonté de construire une autre Europe, la seule Europe qui vaille à nos yeux.

En 1958, le général de Gaulle arriva au pouvoir au moment même où, après une décennie d’incantations européennes, la IVe République était en passe de solliciter de nos partenaires le bénéfice de la clause de sauvegarde, différant l’entrée de la France dans le Marché commun. On raconte que Jacques Chaban-Delmas, missionné pour se faire l’écho des inquiétudes de tous ceux qui s’étaient persuadés que le traité de Rome était condamné, se serait entendu répondre par le général de Gaulle : « Nous entrerons, comme convenu, dans le Marché commun, nous y entrerons, oui, mais debout. »

De fait, le redressement national que les élites dirigeantes d’alors ne croyaient plus possible permit à la France de devenir le moteur de l’Europe.

Monsieur le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues, la question et la réponse n’ont pas varié : oui, nous voulons l’Europe, mais debout, parce que c’est debout qu’on écrit l’histoire !"

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Published by le Citoyen Thimèle - dans CULTURE & MEMOIRE REPUBLICAINE
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