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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 19:19

Par Gilles J. Guglielmi

On s’était ému de ce que les journalistes soient dorénavant surveillés dans leur activité blogueuse par le Service d’Information du Gouvernement. Le pire était à craindre. Il provient aujourd’hui du ministère de l’Education.

Le ministère de l’Education nationale publie un appel d’offres destiné à lui fournir une "veille de l’opinion dans les domaines de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche".

Sous cette désignation générale, se cache en réalité un propos digne des Renseignements Généraux (à l’époque héroïque de l’avant-DCRI). On en lit les objectifs dans le cahier des clauses particulières - CCP n° 2008/57 du 15 octobre 2008 : - Repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau
- Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise
- Alerter et préconiser en conséquence

Il s’agit ni plus ni moins que de détecter un "risque opinion" qui pourrait affecter les axes politiques du ministère, en montrant du doigt les internautes qui font usage de leur liberté d’expression sur les sites ou blogs et étayent leurs opinions sur une connaissance réelle du système éducatif.

Le champ d’observation est des plus larges :

La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en ligne : sites « commentateurs » de l’actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc. Elle portera ainsi sur les médias en ligne, les sites de syndicats, de partis politiques, les portails thématiques ou régionaux, les sites militants d’associations, de mouvements revendicatifs ou alternatifs, de leaders d’opinion. La veille portera également sur les moteurs généralistes, les forums grand public et spécialisés, les blogs, les pages personnelles, les réseaux sociaux, ainsi que sur les appels et pétitions en ligne, et sur les autres formats de diffusion (vidéos, etc.)

Et la réactivité est souhaitée ! :

Les vidéos, pétitions en ligne, appels à démission, doivent être suivis avec une attention particulière et signalées en temps réel.

La clef de voûte du dispositif est en effet le passage en "mode alerte" qui permettra aux autorités de localiser les sources de troubles et d’identifier les crises potentielles avant même qu’elles surgissent.

C’est le deuxième appel d’offres de ce type publié en dix jours. Le premier émanait du SIG (Service d’Information du Gouvernement), qui souhaite surveiller tout ce qui se dit et s’écrit en ligne au sujet du gouvernement.

Les citoyens ne peuvent qu’être préoccupés de telles études qui, contrairement aux simples sondages d’opinion commandés par les ministères, peuvent comporter un traitement de données personnelles, désigner pour cible certains webmestres, blogueurs ou contributeurs et diriger une réponse, avec les moyens de l’Etat, contre ces derniers. Au moins depuis le gouvernement Jospin, elles ne sont plus payées sur les fonds secrets, mais la transparence des marchés publics permet de constater leur coût, 220 000 euros en l’espèce, et de s’interroger sur le meilleur emploi des fonds publics.

Les observateurs attentifs des choses de l’éducation se demanderont par ailleurs si un tel marché n’est pas motivé, peu ou prou, par les révélations concernant Xavier Darcos, dont la politique apparaît, preuves journalistiques à l’appui, entièrement tournée vers la satisfaction discrète d’un seul type de groupes de pression, réactionnaires, ultra-libéraux et religieux. L’ouvrage phare sur ce sujet n’a d’ailleurs fait l’objet d’aucun démenti, ni d’aucune poursuite, mais sa couverture médiatique progressive et la structuration de la blogosphère à son sujet pourrait expliquer certaines prises de consciences.

... A moins que ce ne soit une vieille rancune secrète contre la Presse, qui avait jugé utile de révéler que l’actuel ministre de l’Education était judiciairement impliqué dans une affaire de fraude aux sujets du baccalauréat alors qu’il était enseignant. C’était il y a 26 ans, mais avec Edvige...

Dans un dernier sursaut d’optimisme, les sites prudents ici et envisageaient qu’il s’agisse d’une tentative d’intoxication, mais non ! Vérification faite sur le site officiel d’achat public, le document est authentique. En réalité, cette pratique date de 2006 mais elle n’avait pas été découverte auparavant et surtout elle ne se conjuguait pas avec d’autres mesures récentes qui prennent visiblement la liberté d’expression sur l’Internet pour cible.

Cela n’empêchera pas les universitaires de conserver leur liberté d’expression et d’en faire usage, y compris lorsqu’ils sont juristes, et cela donnera une dimension nouvelle à la journée d’études "Doctrine juridique des blogs ou doctrine des blogs juridiques" le 5 décembre au CERSA de Paris-II.


Drôle-d'en-Droit

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Published by le Citoyen Thimèle - dans Libertés - Sécurité & Justice
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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 21:37

Certes, j’avais été échaudé, 10 ans plus tôt. 1936, Barcelone libérée des franquistes, le rêve en marche, une ville qui bascule dans la joie brouillonne de la découverte d’une vie libre, qui expérimente durant quelques mois l’euphorie révolutionnaire loin de toute autorité et soudain, le retour aux noires réalités avec le massacre des ouvriers du POUM et de la CNT par les milices de Moscou, ça avait sévèrement tempéré ma confiance en l’humanité. J’en faisais le récit dans Hommage à la Catalogne, cette guerre d’Espagne qui soudain perdait tout sens, les oppressés se faisant oppresseurs... Ce que j’allais raconter aussi dans La Ferme des animaux, métaphoriquement : l’incroyable capacité de l’homme à créer des tyrans, à applaudir la servitude, à chercher un maître tout puissant, encore et toujours. L’histoire l’avait montré, la révolution n’était qu’une antichambre à de nouveaux totalitarismes. Mais enfin, j’y croyais encore, il fallait bien. J’avais fait ça toute ma vie, je m’étais battu pour ça, pas question de faire preuve de défaitisme. 1984, en somme, c’était un avertissement aux générations futures : ne prenez pas cette voie...

Il y a avait aussi eu les autres coups de semonce, le fascisme triomphant, l’horreur des camps, le totalitarisme dans toute sa monstruosité triomphante... Du coup, c’est vrai qu’en 47-48, quand j’écrivis 1984, je n’étais plus l’idéaliste à tous crins que j’avais été. J’avais dû ouvrir les yeux, les tenir grands ouverts, scruter l’horreur. Vision qui avait terriblement sabordé mon optimisme : l’espoir du grand soir, de la liesse populaire enfin réalisée, l’égalité sans « monstre froid » pour la régenter, tout ça me semblait s’éloigner. La défaite de l’homme était là, elle montrait sa face hideuse.

Malgré tout, cette humanité devenue folle que je décrivais à travers l’histoire de Winston Smith, ce malheureux broyé par Big Brother, je n’y croyais qu’à moitié. J’anticipais juste, grossissais les traits de mon époque, mais il me semblait que la marche arrière était encore possible. Que vous ne seriez pas assez crétins pour vous enferrer dans les mêmes erreurs. Pour aggraver les choses.

Or, si c’est moins voyant, si ça se dissimule, je crois que vous avez fait pire que nous. Quand je regarde la suite, votre œuvre, je me dis que mon constat était presque trop léger. La vie, vous l’avez bouffée. Vos peurs l’ont emporté, vos constats sécuritaires ont rogné peu à peu votre marge de choix. L’Etat s’est inséré partout, s’est faufilé, doucereusement, avec des chuchotements tentateurs. Désormais, vous ne pouvez plus faire un geste sans que quelque part un radar s’agite, une caméra clignote ou une ligne s’imprime. Tous vos gestes sont disséqués, vos conversations enregistrées, vos déambulations filmées. Votre téléphone, votre Internet, vos caméras, vos cartes bleues, vos satellites, vos web cams, vos voitures, autant de mini-espions, de mouchards. Dans mon Angleterre natale, il y a désormais une caméra de surveillance pour quinze habitants. Le chiffre impressionne, mais il n’est rien par rapport à ce qui vous pend au nez. Le pli est pris. Votre défaite entérinée.

La seule différence avec mes prédictions, c’est que l’oppression s’est faite discrète. Elle n’a pas pris la forme d’une seule entité, d’un Big Brother facilement reconnaissable. Elle est diffuse, protéiforme, mais elle n’en est pas moins là. Big Brother s’est simplement vêtu des oripeaux de la démocratie et du progrès à tous crins. Vos loisirs sont codifiés, vos lectures dévoyées, votre santé imposée (« VIVRE TUE »). Et finalement, astuce suprême, il n’est même plus besoin d’interdire, simplement d’encourager votre tendance à vous faire mouton, à rejoindre le troupeau. Votre grande passion de la servitude volontaire.

Vos techniques de surveillance moderne, si elles se dissimulent sous le voile du loisir à tout prix, du nano gadget et de la fausse bienveillance étatique, vous tirent chaque jour plus profondément vers ce monde trompeur où l’on vous enchaîne à votre ignorance. Le confort vous a rendu mou, le manque d’imagination vous a castré de toute aspiration. Et désormais, même le pauvre - surtout le pauvre - est tellement abruti par les mirages de votre société de surconsommation que la question de la rébellion ne se pose plus. Il est mieux nourri, il crève moins de faim et de froid, mais son esprit est mort, s’est vautré dans l’inertie.

Gavés, vous ne voyez plus rien. Votre Novlangue n’est qu’une grande incitation à la consommation aveugle, à l’absence de réflexion, aux valeurs factices. Vos puissants s’en délectent, en usent chaque jour. C’est si facile de vous faire peur, de vous tromper. Il me semble qu’à l’époque, au moins, nous relevions parfois la tête. Ce n’est plus votre cas, il faut dire qu’on vous prend au berceau, qu’on vous lave le cerveau dès la couveuse.

Chaque jour, les anticipations de 1984 se trouvent davantage réalisées. Oh, je ne me réjouis pas d’avoir eu raison, je préférerais mille fois m’être trompé. Mais le constat est là, implacable : le langage de Big Brother n’a pas pris une ride, il a même infiniment rajeuni :

« La liberté, c’est l’esclavage. » Quelle plus belle définition de vos démocraties contemporaines qui, à mesure qu’elles proclament la liberté, vous arrachent vos dernières parcelles de non servitude au système ?

« La guerre, c’est la paix. » Quelqu’un oserait-il dénier au slogan une actualité brûlante ? Les guerres que vous menez sous prétexte de ne plus avoir à en faire, vos désastres, votre Irak, votre Afghanistan, votre Iran prochain, autant de conflits proclamés comme des espoirs de paix alors qu’ils entérinent le sang.

« L’ignorance, c’est la force. » Votre « temps de cerveau disponible » servi sur plateau à l’ignorance crasse de vos médias despotiques, ceux qui uniformisent - et même mettent en scène votre soumission via la télé-réalité, cynisme infini du vainqueur qui prend ses aises -, illustre parfaitement la défaite de la pensée dans laquelle vous croupissez.

Vous m’objecterez, je vous connais bien, que la violence de 1984, la terrifiante oppression quotidienne qui s’y exerce et l’absence absolue du moindre espace de liberté dans le monde de Winston Smith, sont bien éloignés de votre réalité quotidienne. Vous n’aurez peut-être pas tout à fait tort. Pour l’instant. Car chaque jour vous en rapproche. Et rien ne saurait vous en détourner.

C’est pour cela que j’ai pris la plume. Comme une incitation à questionner ce que vous voulez. Parce que, dans l’affolante valse des décrets sécuritaires, du cocon étatique qui vous endort, la mesure qui vient d’être entérinée par vos instances politiques, l’instauration du fichage EDVIDGE, est un pas non négligeable, voire un bond, vers votre camisole sociétale. Le fichage de tous vos non-alignés, même les plus jeunes, est une étape d’importance dans l’abandon de votre liberté. 
Vous êtes sûrs que c’est ça que vous voulez ? Si oui, il n’y a plus rien à faire, vous courez vers cette prison obscurantiste née de vos peurs. Si non, alors il est plus que temps de réagir. Parole de non-aligné.

par Lémi, Article XI
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