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5 janvier 2008 6 05 /01 /janvier /2008 17:28
pena-ruiz.gifNicolas Sarkozy a prononcé au Vatican, un discours choquant à plus d'un titre. Soutenir, en somme, que la religion mérite un privilège public car elle seule ouvrirait sur le sens profond de la vie humaine est une profession de foi discriminatoire. Il est regrettable qu'à un tel niveau de responsabilité cinq fautes majeures se conjuguent ainsi.

Une faute morale d'abord. Lisons : «Ceux qui ne croient pas doivent être protégés de toute forme d'intolérance et de prosélytisme. Mais un homme qui croit, c'est un homme qui espère. Et l'intérêt de la République, c'est qu'il y ait beaucoup d'hommes et de femmes qui espèrent.»

Dénier implicitement l'espérance aux humanistes athées est inadmissible. C'est montrer bien peu de respect pour ceux qui fondent leur dévouement pour la solidarité ou la justice sur un humanisme sans référence divine. Ils seront nombreux en France à se sentir blessés par de tels propos. Était-ce bien la peine de rendre hommage au jeune communiste athée Guy Môquet pour ainsi le disqualifier ensuite en lui déniant toute espérance et toute visée du sens ? En fait, monsieur le président, vous réduisez indûment la spiritualité à la religion, et la transcendance à la transcendance religieuse. Un jeune héros de la Résistance transcende la peur de mourir pour défendre la liberté, comme le firent tant d'humanistes athées à côté de croyants résistants.

Une faute politique. Tout se passe comme si M. Sarkozy était incapable de distinguer ses convictions personnelles de ce qui lui est permis de dire publiquement dans l'exercice de ses fonctions, celles d'un président de la République qui se doit de représenter tous les Français à égalité, sans discrimination ni privilège. Si un simple fonctionnaire, un professeur par exemple, commettait une telle confusion dans l'exercice de ses fonctions, il serait à juste titre rappelé au devoir de réserve. Il est regrettable que le chef de l'État ne donne pas l'exemple. Curieux oubli de la déontologie.

Une faute juridique. Dans un État de droit, il n'appartient pas aux tenants du pouvoir politique de hiérarchiser les options spirituelles, et de décerner un privilège à une certaine façon de concevoir la vie spirituelle ou l'accomplissement humain. Kant dénonçait le paternalisme des dirigeants politiques qui infantilisent le peuple en valorisant autoritairement une certaine façon de conduire sa vie et sa spiritualité. Des citoyens respectés sont assez grands pour savoir ce qu'ils ont à faire en la matière, et ils n'ont pas besoin de leçons de spiritualité conforme.

Lisons à nouveau : «Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur.» On est surpris d'une telle hiérarchie éthique entre l'instituteur et le curé. L'école de la République a été inventée pour que les êtres humains puissent se passer de maître. Tel est l'honneur des instituteurs et des professeurs.

Grâce à l'instruction, l'autonomie éthique de chaque personne se fonde sur son autonomie de jugement. Elle n'a donc pas à être jugée moins bonne que la direction de conscience exercée par des tuteurs moraux. Étrange spiritualité que celle qui veut assujettir la conscience à la croyance !

Une faute historique. L'éloge du christianisme comme fondement de civilisation passe sous silence les terribles réalités historiques qui remontent à l'époque où l'Église catholique disposait du pouvoir temporel, puisque le pouvoir politique des princes était alors conçu comme son «bras séculier».

L'Occident chrétien peut-il s'enorgueillir du thème religieux du «peuple déicide» qui déboucha sur un antisémitisme particulièrement virulent là où l'Église était très puissante ? Les hérésies noyées dans le sang, les guerres de religion avec le massacre de la Saint-Barthélemy (3500 morts en un jour : autant que lors des attentats islamistes du 11 Septembre contre les Twin Towers), les croisades et les bûchers de l'Inquisition (Giordano Bruno brûlé vif en 1600 à Rome), l'Index Librorum Prohibitorum, censure de la culture humaine, l'anathématisation des droits de l'homme et de la liberté de conscience (syllabus de 1864) doivent-ils être oubliés ? Les racines de l'Europe ? L'héritage religieux est pour le moins ambigu…

L'approche discriminatoire est évidente dès lors que le christianisme est invoqué sans référence aux atrocités mentionnées, alors que les idéaux des Lumières, de l'émancipation collective, et du communisme sont quant à eux stigmatisés à mots couverts au nom de réalités contestables qu'ils auraient engendrées. Pourquoi dans un cas délier le projet spirituel de l'histoire réelle, et dans l'autre procéder à l'amalgame ? Si Jésus n'est pas responsable de Torquemada, pourquoi Marx le serait-il de Staline ? De grâce, monsieur le président, ne réécrivez pas l'histoire à sens unique !

Comment par ailleurs osez-vous parler de la Loi de séparation de l'État et des Églises de 1905 comme d'une sorte de violence faite à la religion, alors qu'elle ne fit qu'émanciper l'État de l'Église et l'Église de l'État ? Abolir les privilèges publics des religions, c'est tout simplement rappeler que la foi religieuse ne doit engager que les croyants et eux seuls. Si la promotion de l'égalité est une violence, alors le triptyque républicain en est une. Quant aux droits de l'homme d'abord proclamés en Europe, ils proviennent de la théorie du droit naturel, elle-même inspirée de l'humanisme de la philosophie antique et notamment de l'universalisme stoïcien, et non du christianisme. Si on veut à tout prix évoquer les racines, il faut les citer toutes, et de façon équitable.

Une faute culturelle. Toute valorisation unilatérale d'une civilisation implicitement assimilée à une religion dominante risque de déboucher sur une logique de choc des civilisations et de guerre des dieux. Il n'est pas judicieux de revenir ainsi à une conception de la nation ou d'un groupe de nations qui exalterait un particularisme religieux, au lieu de mettre en valeur les conquêtes du droit, souvent à rebours des traditions religieuses. Comment des peuples ayant vécu avec des choix religieux différents peuvent-ils admettre un tel privilège pour ce qui n'est qu'un particularisme, alors que ce qui vaut dans un espace politique de droit c'est justement la portée universelle de conquêtes effectuées souvent dans le sang et les larmes ?

Si l'Europe a une voix audible, ce n'est pas par la valorisation de ses racines religieuses, mais par celle de telles conquêtes. La liberté de conscience, l'égalité des droits, l'égalité des sexes, toujours en marche, signent non la supériorité d'une culture, mais la valeur exemplaire de luttes qui peuvent affranchir les cultures, à commencer par la culture dite occidentale, de leurs préjugés. Simone de Beauvoir rédigeant Le Deuxième Sexe pratiquait cette distanciation salutaire pour l'Occident chrétien. Taslima Nasreen fait de même au Bangladesh pour les théocraties islamistes. La culture, entendue comme émancipation du jugement, délivre ainsi des cultures, entendues comme traditions fermées. Assimiler l'individu à son groupe particulier, c'est lui faire courir le risque d'une soumission peu propice à sa liberté. Clouer les peuples à des identités collectives, religieuses ou autres, c'est les détourner de la recherche des droits universels, vecteurs de fraternité comme d'émancipation. Le danger du communautarisme n'est pas loin.

La laïcité, sans adjectif, ni positive ni négative, ne saurait être défigurée par des propos sans fondements. Elle ne se réduit pas à la liberté de croire ou de ne pas croire accordée avec une certaine condescendance aux «non-croyants». Elle implique la plénitude de l'égalité de traitement, par la République et son président, des athées et des croyants. Cette égalité, à l'évidence, est la condition d'une véritable fraternité, dans la référence au bien commun, qui est de tous. Monsieur le président, le résistant catholique Honoré d'Estienne d'Orves et l'humaniste athée Guy Môquet, celui qui croyait au ciel et celui qui n'y croyait pas, ne méritent-ils pas même considération ?

Tribune d'Henri Pena-Ruiz parue dans Le Figaro, 3 janvier 2008

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Published by le Citoyen Thimèle - dans République & Laïcité
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1 décembre 2007 6 01 /12 /décembre /2007 21:01

Sarkozy.jpgPar Jocelyn Bézecourt

Le pontificat de Nicolas Sarkozy a démarré sur les rails posés durant ses précédents ministères. En roue libre, aussi libre que l’école éponyme. L’homme s’était confié avec franchise en 2004 dans son bréviaire La République, les religions, l’espérance et il poursuit aujourd’hui dans la manipulation des mots.

Dans une lettre de mission adressée à Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur, il reprend le terme d’ "espérance" pour décrire ce qui serait, selon lui, l’essence de la religion.

Tenace, Sarkozy avait préparé le terrain sous son mandat précédent quand, ministre des Cultes, il avait fait accoucher une commission prête-nom d’un rapport destiné à faciliter le financement des lieux de cultes par les collectivités publiques. Une mosquée à inaugurer, une synagogue à visiter, un scientologue à rencontrer, le ministre qui maniait aussi bien le goupillon que la matraque était toujours prêt. Et depuis son accès au trône suprême, il ne s’est pas fait mentir lui-même : ses prêches passés sont maintenant devenus des actions bien réelles. Le Vatican se réjouit de son élection ? Le voilà qui rédige une bafouille très empressée. Le cardinal Lustiger s’en va vérifier les thèses chrétiennes sur l’au-delà ? Il traverse l’océan pour s’afficher à Notre-Dame sur un beau fauteuil de velours. Françoise de Panafieu estime qu’elle a mieux à faire que d’aller traîner, ce jour-là, à Notre-Dame ? Il la gratifie de sa colère habituelle.

Les amis de l'Opus Dei

Le premier mandat de Jacques Chirac, en 1995, avait accordé plusieurs postes dans les ministères à des membres ou des amis de l’Opus Dei. Le grand jeu consistait à deviner qui était membre ou seulement ami de la pieuvre. Nicolas Sarkozy a fait plus clair : il a nommé Christine Boutin ministre de la Ville. Opposée à l’IVG, autant qu’à la pilule du lendemain, la députée des Yvelines avait déposé, en janvier 2005, une "Proposition de loi tendant à favoriser l’aide aux femmes enceintes en difficulté" qui consistait, en fait, en une "prévention de l’IVG" par un financement public de la propagande anti-IVG. C’est aussi simple que cela.

Auparavant, elle s’était opposée au PACS en montrant la Bible à l’Assemblée Nationale en 1998. Christine Boutin est aussi "consulteur" auprès du Conseil Pontifical pour la Famille depuis 1995 et, en juillet 2006, elle a participé au Congrès théologique et pastoral international de Valence en Espagne sur le thème de la transmission de la foi dans la famille. Dans le même registre, elle avait fondé en 1993 l’Alliance pour les droits de la vie, dont l’objectif est identique, la lutte contre l’IVG. A propos de l’islam, ce frère en monothéisme, la présidente du Forum des républicains sociaux est favorable au port du voile islamique à l’école et elle a participé amicalement au congrès 2006 de l’Union des Organisations Islamiques de France. Tous unis contre la laïcité. Et en novembre 2006, interrogée par Karl Zéro sur Canal +, elle estime que Georges Bush pourrait être à l’origine des attentats du 11 septembre 2001 aux États Unis d’Amérique.

La composition de son cabinet ministériel est à l’image de ses convictions catholiques. Christine Boutin en a nommé directeur le préfet Jean-Paul Bolufer, opposé à l’avortement et à l’homosexualité. Y officie en tant que conseillère technique Christine Dechefdebien, condamnée en 1992 à quatre mois de prison avec sursis et 5000 francs d’amende pour sa participation à un commando anti-IVG dans un hôpital public de Pau. Enfin, on y trouve un curé, Jean-Marie Petitclerc (polytechnicien et salésien), nommé fin juin 2007 comme chargé de mission pour les relations avec les acteurs locaux.

Du côté du Vatican et de l'Islam

Deux mois après la mise en place du gouvernement, c’est de la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie qu’est venue une nouvelle marque de servilité à l’égard d’une religion avec l’inauguration de la Maison de la Conférence des Évêques de France à Paris (58, avenue de Breteuil). Dans son discours, prononcé en présence du Nonce apostolique et du Président de la Conférence des Évêques de France, la ministre a commencé par noter que le quartier des ministères, dans lequel se trouve le bâtiment, est aussi "celui de nombreux lieux de foi et de réflexion".

Le hasard, bien sûr, a placé les émissaires du Vatican à côté du pouvoir politique. Son intervention s’est inscrite dans le partenariat déjà existant avec l’organisation catholique et, sans rire, Michèle Alliot-Marie a évoqué une bien curieuse "évolution vers la modernité" de la Conférence des Évêques de France. Enfin, elle a sacré l’Église comme un guide qui nous sortira de l’incertitude : "Dans un monde qui a vu s’effondrer la plupart des repères idéologiques et moraux, les religions ont plus que jamais vocation à éclairer la société, qu’elle soit civile ou politique. Je remercie l’Église catholique de la contribution déterminante qu’elle apporte à ce débat." Jésus, secrétaire d’État ?

Rien de surprenant dans ces amabilités puisque Michèle Alliot-Marie, fidèle écho de la voix de son nouveau maître, souhaite, aussi, organiser la formation des imams. L’objectif est la constitution d’un islam docile qui devienne un partenaire de l’État. Le 30 juillet, le père de la patrie a jugé utile de mettre tout cela par écrit dans une lettre de mission adressée à la même. Il y confie à Michèle Alliot-Marie le soin de garantir à l’islam les facilités nécessaires à son développement alors qu’il n’incombe pas à l’État d’organiser une religion.

Cette bienveillance s’inscrit dans la poursuite logique de la création du Conseil Français du Culte Musulman par Nicolas Sarkozy en 2003, alors ministre de l’Intérieur. C’est ainsi qu’il avait participé au Congrès de l’Union des Organisations Islamiques de France de cette même année. Au sommet de sa forme, le ministre des Cultes s’était abandonné à présenter comme un ami son Secrétaire général, Fouad Alaoui. L’entrée de Nicolas Sarkozy dans le grand hangar du Bourget avait pris une allure messianique auprès d’un public flatté. Mais, comme on peut le mesurer quatre ans après, le pari sur la modernisation de l’UOIF est raté.

Face à tant d’empressement à complaire aux monothéismes, la participation des Petits Chanteurs à la Croix de Bois au défilé des armées du 14 juillet fait figure d’aimable distraction. La chorale catholique a chanté, avec le Chœur des armées françaises, la Marseillaise, le Chant des Partisans et l’Hymne à la joie de Beethoven, qui est l’hymne européen. Encore un effort et l’an prochain, entre un Ave et un Pater, on psalmodiera la Torah et on multipliera les louanges à Allah à la Garden party de l’Élysée...

Réunion ministérielle à Notre-Dame

Nouvelle étape en août où l’on entendit un déluge d’éloges chantés en chœur par l’Élysée et Matignon suite au décès du cardinal Lustiger. Cet opposant irréductible à l’esprit des Lumières a réussi sa mission : venu illico des USA par avion spécial pour assister à ses funérailles, le pèlerin Sarkozy y était accompagné de sa cour de ministres et de secrétaires d’État : François Fillon, Jean-Louis Borloo, Michèle Alliot-Marie, Brice Hortefeux, Luc Chatel, Nathalie Kosciusko-Morizet et André Santini. Un véritable réunion ministérielle à Notre-Dame ! Enfin, en septembre et octobre, saint Nicolas a poursuivi son pèlerinage. D’abord à l’ONU où il a prêché que, tout simplement, la paix dans le monde passe par le respect des religions et des croyances. Puis à la Mosquée de Paris le 1er octobre pour la rupture du jeûne du Ramadan, avec deux bisous à Dalil Boubakeur, le recteur des lieux. François Fillon l’y avait précédé le 18 septembre et Michèle Alliot-Marie s’y est rendue le 10 octobre.

En quelques mois d’activité du président Sarkozy, la séparation des Églises et de l’État ploie de plus en plus sous les coups répétés qui lui sont assénés avec application et méthode. Il est à craindre que l’avenir ne connaîtra aucune modération et c’est une véritable destruction d’un des fondements de la société qui se déroule sous nos yeux ahuris. Pourtant, la laïcité est plus qu’une urgence au niveau national comme mondial : les professionnels de la politique se précipitent aux obsèques de Jean Paul II comme du cardinal Lustiger, le communautarisme musulman s’engouffre dans la brèche constituée fort aimablement par l’État avec le Conseil Français du Culte Musulman, les Églises chrétiennes multiplient les actions de pression au niveau des institutions européennes et Benoît XVI n’en finit pas d’éructer contre la laïcité et le "dragon" du matérialisme.

Laïcité contre superstition

Séparer les cultes de la chose publique, renvoyer la croyance à une pratique personnelle, en finir avec les privilèges accordés aux religions, tel est l’enjeu d’une laïcité fidèle à son esprit. Une femme, à Paris ou Alger, souhaite s’habiller comme elle l’entend et rejeter ce voile qui fait d’elle un objet sexuel ? La laïcité lui apporte cette faculté. Une autre, au Mexique ou en Irlande, réclame de pouvoir faire un enfant si elle le veut, quand elle le veut et avec qui elle le veut ? La relégation des préceptes machistes des religions hors du système juridique lui assure cette liberté. Un biologiste ou un astronome aspire à mener sa recherche sans contrainte pudibonde ou bandeau posé sur ses yeux ? L’affirmation du caractère obscurantiste des religions lui garantit la liberté de son travail. Un enseignant du Kansas ou de Turquie veut pouvoir instruire ses élèves sur l’évolution des espèces ? L’école laïque constitue un rempart contre les superstitions entretenues par les monothéismes. Enfin, l’antifasciste argentin ou iranien réclame la justice dans son pays contre la tyrannie des militaires et de la religion ? Le devoir de vérité rejettera la réconciliation si souvent prônée par des religions systématiquement acoquinées, ou confondues, avec les despotes.

Sans frontière et de toutes les couleurs, la laïcité affirme la prééminence de l’individu sur la transcendance et place son émancipation comme un enjeu de liberté. L’institutionnalisation de la foi par les religions, dont un ordre moral hypocrite constitue la colonne vertébrale, n’a jamais servi que le confort des clercs et des puissants. Une réalité que ne méconnaît pas Nicolas Sarkozy pour qui il faut plus de curés, d’imams et de rabbins pour acheter la paix sociale.

Article paru dans "Le Sarkophage"

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