Culture et mémoire républicaine

 

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1 mars 2008 6 01 /03 /mars /2008 14:29

 


Par Denis Collin

 

Comment la gauche a-t-elle pu perdre une élection « imperdable » ? Cette question, de nombreux militants et dirigeants du PS commencent à la poser. Mais elle concerne aussi tous les groupes et courants qui se situent « à la gauche » du PS. Comment se fait-il que tous ces groupes qui ont joué un rôle important dans la bataille pour le « non au TCE » ont été marginalisés, alors même que le caractère ultra-droitier de la candidate socialiste aurait dû leur ouvrir un espace. À cette situation, on peut trouver évidemment de nombreuses explications. Mais il en est, presque toujours passée sous silence, l’incapacité de la gauche, toutes tendances confondues ou presque, à affronter la question de la nation.

Le vote contre le TCE a confondu deux types d’oppositions : une opposition populaire - les ouvriers, les employés, les jeunes et les cadres moyens ont massivement voté non - et l’opposition d’une gauche dite « antilibérale », regroupant aussi bien les tendances « gauche » du Parti Socialiste, les communistes et de nombreux autres groupes trotskystes ou alternatifs, sans compter une partie non négligeable du courant « altermondialiste ». La « gauche du non » a eu tendance à croire que le peuple avait voté « non » pour les mêmes raisons qui ont été développées par ses ténors ou ses sites internet. Pour aller vite, disons que la « gauche du non » n’était pas antieuropéenne mais opposée à la troisième partie du TCE, parce que celle-ci entérinait les principes économiques et sociaux du néolibéralisme. Sauf pour quelques petits groupes, les motifs nationaux ne jouaient aucun rôle dans le « non au TCE ». Il n’en va pas de même pour le vote populaire pour lequel a joué le ressentiment à l’égard de l’Europe en tant que telle, en raison des coups subis du fait de la libéralisation du commerce et des mouvements de capitaux, de la désindustrialisation et de la mise en pièces de l’État « modèle 1945 ». La question sociale et la question nationale ont été confondues, ce que les groupes de la « gauche du non » n’ont que rarement compris, eux qui se prononcent pour une Europe fédérale pourvu qu’elle soit « sociale ». La « gauche du non » n’a été capable que de décrire le sentiment populaire sans en comprendre la portée ni la signification, confondant systématiquement nation et nationalisme (et même lepénisme).

À l’inverse, judicieusement conseillé par Henri Guaino, Sarkozy a, de manière purement verbale, mais efficace, uni la glorification de la nation avec l’exaltation du travail et de « la France qui se lève tôt ». Ce n’est évidemment pas plus consistant que la célèbre « fracture sociale » chiraquienne. Mais dans le vide de pensée sur cette question, cela a joué dans la victoire de la droite un rôle important. L’analyse détaillée des résultats de la présidentielle souligne quelques traits qui devraient inquiéter la gauche. Les ouvriers, employés et professions intermédiaires ont voté un peu moins que la moyenne nationale pour Ségolène Royal au premier tour de la présidentielle. Au second tour, ouvriers et employés ont voté majoritairement pour Sarkozy, les professions intermédiaires mettant à peu près à égalité les deux candidats. Les mêmes catégories sociales qui traditionnellement votent à gauche, se prononcent massivement pour une politique de redistribution fiscale, pour la défense de la sécurité sociale, etc., sont aussi celles qui ont voté « non » le 29 mai 2005 ... et qui se sont reportées plus facilement sur Sarkozy en 2007 - alors même que les propositions du candidat de l’UMP concernant la fiscalité, par exemple, sont massivement rejetées par les mêmes catégories sociales.i Si on passe à la géographie électorale, on retrouvera les traits. Quel est le point commun de tous ces éléments contradictoires en apparence ? Tout simplement que la question sociale et la nation sont étroitement intriquées. Lorsque le candidat de l’UMP a affirmé qu’il remettrait la France au travail, il a été entendu comme celui qui redonnerait du travail en reconnaissant les valeurs de la Nation à des millions qui ne connaissent depuis des lustres que le traitement social - de gauche comme de droite - du chômage et de la misère. La gauche a depuis assez longtemps un problème avec la nation. Le ralliement de la social-démocratie traditionnelle à l’impérialisme français - la SFIO joua un rôle décisif dans les dernières grandes aventures coloniales, qu’il s’agisse de l’expédition ou de la guerre d’Algérie - entraîna par contrecoup une méfiance systématique à l’égard de la nation et des revendications nationales, si bien que l’internationalisme, qui suppose l’existence de nations séparées, comme le mot l’indique a été remplacé par un antinationalisme ou un cosmopolitisme qui en est peut-être l’exact opposé. Pourtant, les traditions du mouvement ouvrier sont intimement liées à la question de la nation, depuis la première République (la nation s’oppose aux émigrés de Coblence) jusqu’à la Libérationii, en passant par la Commune de Paris. On objectera que, lors de la première guerre mondiale, le patriotisme de la gauche, devenu nationalisme, l’a emporté sur l’internationalisme et l’a conduite à soutenir la grande boucherie. C’est exact. En l’occurrence les chefs de la SFIO et la CGT n’ont pas défendu les intérêts de la nation, mais ceux de leur propre classe dominante. Mais la gauche ne sut pas tirer les bonnes leçons de cette tragédie du mouvement ouvrier. En 1939, le pacifisme paralysa nombre de militants parmi les plus radicaux qui ne voulaient pas prendre part à un conflit entre impérialistes... sans comprendre qu’alors défendre la nation, c’était tout simplement défendre la liberté des organisations ouvrières et les acquis de la démocratie.

Il est à craindre qu’on soit retombé dans les mêmes ornières. Et cela expliquerait la coupure de la gauche et d’une large fraction d’une classe ouvrière martyrisée par la « mondialisation » et la « concurrence libre et non faussée » imposée par l’UE, c’est-à-dire par les gouvernements au service des capitalistes. Si la classe ouvrière au sens large a voté pour le « non au TCE », c’est parce qu’elle voit dans la nation le seul cadre protecteur pour les dominés, alors que le démantèlement de tous les acquis et de toutes les protections sociales est conduit au nom de l’UE ou de la « mondialisation », « inévitable » et même « heureuse ». Si la gauche avait présenté un candidat représentant le « non au TCE », un candidat défendant les revendications ouvrières contre les règlements européens, ce candidat aurait, à coup sûr, battu Sarkozy. Au lieu de cela, la gauche a laissé le champ libre au candidat de l’UMP. Son tropisme atlantiste, ses convictions néolibérales indéracinables, sa volonté d’en découdre avec les acquis sociaux et ses liens ostentatoires avec les couches supérieures du capital financier auraient dû éloigner de lui les classes populaires et la France républicaine et égalitaire. Il a eu l’habileté d’enfourcher le discours « gaulliste » que lui avait concocté Guaino et il a pu passer pour un défenseur des travailleurs en développant une rhétorique nationale et en s’annexant les héros de la gauche, de Jaurès à Guy Môquet. Ne surestimons pas l’habileté de Nicolas Sarkozy que l’on n’a que trop diabolisé. Ça n’a pu fonctionner que grâce à une candidate « socialiste » qui ne lui a opposé que des niaiseries sur le drapeau tricolore à mettre aux fenêtres mais s’est retrouvée d’accord avec lui sur les « grands dossiers » comme les retraites, la flexibilité des horaires ou la priorité à la sécurité antisociale.

Rien n’est réglé. Les oripeaux nationaux du candidat cèdent la place à la réalité de la politique du président, politique entièrement tournée vers la baisse des salaires et la mise en conformité du « modèle social français » avec les normes européennes, l’affaire de la TVA sociale étant la plus emblématique. En nommant l’atlantiste Kouchner (avec qui il partageait la même attitude de soutien à Bush en 2003), Sarkozy a également réaffirmé de quel côté penchera sa politique internationale. La négociation du traité simplifié, que Sarkozy a présenté comme répondant au « non » du 29 mai a pour but d’accélérer la procédure de prise de décision à la majorité qualifiée et donc de lever les obstacles politiques que les souverainetés nationales font encore peser sur le démantèlement néolibéral des acquis du mouvement ouvrier. La France doit se caler sur le modèle allemand de baisse des salaires et de liquidation des droits des chômeurs.

Défendre les droits syndicaux, défendre les revendications sociales et les retraites, c’est affirmer que l’UE n’a pas à dicter la politique sociale en France, c’est affirmer que nous voulons rester maîtres chez nous et non obéir à l’aréopage bruxellois. En posant les problèmes de cette manière, la gauche authentique contribuerait du reste à démasquer les manipulations racistes qui tentent de dresser les ouvriers français contre les immigrés : ce ne sont pas les ouvriers immigrés qui menacent l’indépendance et « l’identité » nationale, mais bien la soumission à la politique du capital financier dont l’UE est le bras armé. La « gauche de gauche », « antilibérale » en refusant de prendre à bras le corps cette question de la nation s’est elle-même désarmée, s’est condamnée à ne pas mordre sur l’électorat ouvrier et a nourri le « vote utile » pour la candidate socialiste dont on ne divergeait plus guère que par les montants du catalogue revendicatif. Mais, « voici Rhodes et c’est là qu’il faut sauter » ! Le calendrier européen ne laisse plus le choix. Déjà, le TCE a fait exploser le mouvement « altermondialiste », les partisans de Negri et certains Verts se ralliant au traité concocté par Giscard et Moscovici. Les évènements à venir ne permettront plus l’ambiguïté. La ligne de clivage passera de plus en plus nettement entre une gauche républicaine, attachée à la souveraineté populaire et au véritable internationaliste et une pseudo gauche, centriste et européiste en fait, qui ne vante la mondialisation et l’abolition des frontières que pour mieux abolir les obstacles à la domination illimitée du capital.

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6 janvier 2008 7 06 /01 /janvier /2008 15:14
undefined Par Gilbert Legay

Certains commentateurs ont estimé que le terme de Nation était le maître mot de la Révolution de 1789 ; c’est en effet un mot qui évoque le souffle de la liberté et l’élan des soldats de l’an II, qui montaient au combat au cri de « vive la Nation ! ». Sieyès dans sa brochure Qu’est ce que le Tiers État ? en avait précisé le sens : « Qu’est ce qu’une Nation ? C’est un corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté par la même législation ».

En d’autres termes, la Nation c’est l’ensemble des citoyens. Pas des zozos, pas des zombies : des citoyens, c’est-à-dire des femmes et des hommes, libres, sans distinction de croyance ou de couleur de peau, unis par la loi, dans un but commun de Liberté, d’Égalité, de Fraternité, et aussi de Justice, de Bonheur et de Paix.
Le mot Nation est cité comme principe de toute souveraineté dans l’article 3 de la Constitution de la Ve République et dans l’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, laquelle déclaration a édicté des principes universels, inspirés par le Siècle des Lumières, toujours valables, pour tous les humains de tous les continents. Il n’empêche qu’un jour, surpris par votre fidélité à cette idée de Nation, il se trouvera un quidam pour vous interpeller et vous demander avec étonnement : « … alors vous êtes nationaliste ? ».

Alors vous aurez le devoir de lui expliquer, et les encyclopédies le confirment, que le mot Nation désigne aussi des communautés humaines fidèles à un même territoire ou possédant une unité historique, linguistique, religieuse ou culturelle. Ceux-là peuvent avoir le réflexe de dresser des murs à leurs frontières, s’imaginant à tort, être différents des autres et avoir tout à redouter de leurs entreprises. Leur idée de la Nation les incite au repli sur eux-mêmes, sans rapport avec l’universalisme des Lumières, qui caractérise la Nation des citoyens… Les uns (on les baptise nationalistes) se méfient de leurs semblables, les autres veulent les connaître et partager leurs utopies.

Pourquoi cette confusion dans le sens des mots ? Pourquoi l’opprobre dont on couvre certains mots sans justifier leur mise à l’écart ? Pourquoi, si ce n’est pour nous égarer et nous amener à perdre nos repères ?
Ainsi, alors que l’on tente de nous persuader qu’il existe un citoyen européen (… qui n’existe pas !), ce mot « citoyen », qui désigne un humain conscient de ses droits et de ses devoirs, un être qui se préoccupe de la vie de la cité, une femme ou un homme politisé donc responsable, ce mot citoyen semble être tombé en désuétude dans le langage de nos politiques. Au nom d’un pouvoir démocratique dans sa forme, mais générateur d’un despotisme bienveillant (comme le prévoyait Alexis de Tocqueville), d’un despotisme sournois et liberticide, nous sommes devenus suivant les circonstances, chômeurs, salariés, privilégiés, assujettis, abonnés, bénéficiaires, contribuables, SDF, électeurs, consommateurs, et traités à chaque fois et uniquement comme tels !

Ainsi, ne rappelez pas que la souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum (article 3 de la Constitution, déjà cité), vous serez traités de « souverainiste », pour faire oublier que la Nation a largement voté contre un projet de constitution européenne en 2005 et justifier qu’on nous impose un autre projet, à nous citoyens, sans nous demander notre avis ! Ainsi, n’invoquez pas le peuple et ses attentes, le tiers-monde et ses espoirs ! Vous serez qualifiés de « populistes » ou de « tiers-mondistes », avec la petite touche de mépris condescendant que cela implique !

En 1651, dans son œuvre intitulée Leviathan, Thomas Hobbes (qui n’était pourtant pas un franc démocrate), s’attardait néanmoins longuement sur l’importance et la signification des mots : « Les humains formulent incorrectement leurs pensées à cause de la signification inconstante des mots qu’ils utilisent ». Sachons bien ce que nous voulons dire, et faire respecter, quand nous disons Liberté, Egalité, Fraternité, Laïcité, Démocratie… et quelques autres mots essentiels de notre vocabulaire républicain. Ne tombons pas non plus dans le piège des mots fourre-tout (réforme, modernité, …) qu’il faut juger à la lumière des mesures dont ils sont les prétextes. Au risque, si nous n’y prenons garde, d’accréditer les initiatives et interprétations de ceux qui portent atteinte à la République et à ses principes ! Cela étant dit… « Vive la Nation ! »


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